Il est rapporté qu’un homme parmi les ‘Alides se réfugia (1) chez Aḥmad ibn Ḥanbal, tandis qu’il sollicitait secrètement l’allégeance des gens en sa faveur. Le calife ordonna alors à son représentant à Bagdad de faire irruption de nuit au domicile de l’imam Aḥmad. Ils ne se rendirent compte de rien avant que des flambeaux n’eussent cerné la maison de toutes parts, jusque sur les toits. Ils trouvèrent l’imam Aḥmad assis dans sa demeure avec sa famille et l’interrogèrent au sujet de ce qui avait été rapporté le concernant.
Il répondit : « Je n’ai aucune connaissance de cela, il n’y a rien de tel. En vérité, je considère qu’il faut obéir au Commandeur des croyants en secret et en public, dans la gêne comme dans l’abondance, dans l’enthousiasme (2) comme dans la contrainte, même si l’on me prive de mon dû. Je prie Dieu, la nuit comme le jour, de lui accorder correction et succès, » et il poursuivit ainsi longuement.
Ils fouillèrent alors sa maison, jusqu’à l’endroit où se trouvaient ses livres, la partie réservée aux femmes et les toits, mais ils ne trouvèrent rien (3). Lorsque la nouvelle parvint au calife al-Mutawakkil, et qu’il apprit que l’imam Aḥmad n’était pour rien dans ce qui lui était reproché, il comprit qu’on avait beaucoup menti sur son compte. Le calife envoya donc Yaʿqūb ibn Ibrāhīm, surnommé Qawṣarah – l’un de ses chambellans – avec dix mille dirhams de la part du calife. Celui-ci dit : « Il te salue et te dit de profiter (4) de cette somme. » Mais l’imam Aḥmad refusa de la recevoir.
Alors Yaʿqūb reprit : « Ô Abū ʿAbd Allāh, je crains qu’en la refusant tu ne provoques une certaine froideur entre toi et lui. Il serait plus judicieux pour toi de l’accepter. » Il la déposa donc à côté de lui et s’en alla. Vers la fin de la nuit, l’imam Aḥmad convoqua sa maisonnée, ses cousins et ses proches en disant : « Je n’ai pas dormi cette nuit. » On s’assit, on écrivit une liste de noms de personnes nécessiteuses, parmi les traditionnistes et d’autres, aussi bien à Bagdad qu’à Basra, puis au matin, l’imam distribua cet argent à hauteur de cinquante, cent ou deux cents dirhams par personne, n’en gardant pas un seul. Il en donna également à Abū Kurayb (5) et à Abū Saʿīd al-Ashajj et fit même l’aumône du sac (6) qui contenait la somme. Il n’en donna rien à sa propre famille, bien qu’ils fussent dans une extrême pauvreté. Puis les enfants de son fils vinrent le voir et l’un d’eux lui demanda un dirham. Aḥmad regarda son fils Ṣāliḥ, qui sortit alors une pièce d’argent et la remit au jeune garçon. Aḥmad se tut.
Lorsque le calife apprit que l’imam Aḥmad avait fait l’aumône de toute la dotation, y compris du sac qui la contenait, il dit : « Il l’a bel et bien acceptée de moi, puis il l’a redistribuée en mon nom. Qu’est-ce qu’Aḥmad ferait de l’argent ? Il lui suffit d’un simple morceau de pain. » Et le calife de conclure : « Tu as raison. »
Quand moururent Isḥāq ibn Ibrāhīm et son fils Muḥammad – à peu de temps d’intervalle – et qu’Abd Allāh ibn Isḥāq prit la place de gouverneur de Bagdad, al-Mutawakkil lui écrivit de lui envoyer l’imam Aḥmad. Le gouverneur en parla alors à ce dernier, le pressant de se rendre auprès du calife, et Aḥmad dit : « Je suis un vieil homme. »