Ils étaient tous deux enchaînés de manière égale, installés dans la même litière sur le dos d’un seul chameau. Lorsqu’ils atteignirent la région d’Ar-Rahbah (1), un bédouin de leurs pieux dévots, nommé Jâbir ibn ‘Âmir, vint saluer l’imam Ahmad. Il lui dit : « Ô toi, tu es le représentant (wâfid) des gens ; ne sois donc pas un présage funeste pour eux. Tu es aujourd’hui leur chef (ra’s), prends garde de répondre (2) et qu’ensuite ils ne répondent à leur tour. Si tu aimes Allah, sois patient dans l’épreuve que tu traverses : ta seule barrière vers le Paradis est d’être tué. Si tu n’es pas tué, tu mourras tout de même, et si tu survis, ce sera avec honneur. » L’imam Ahmad raconta : « Ce conseil renforça ma détermination à tenir bon et à ne pas céder sur ce qu’on me demandait. »
Quand ils approchèrent de l’armée d’Al-Ma’mûn et s’arrêtèrent à une étape de distance, un serviteur vint, essuyant ses larmes du coin de son vêtement. Il dit : « Il m’est pénible de te l’annoncer, ô Abû ‘Abd Allâh : Al-Ma’mûn a dégainé une épée qu’il n’avait jamais sortie auparavant (3), et il jure, par sa parenté avec le Messager d’Allah (ﷺ), que si tu ne consens pas à dire que le Coran est créé, il te tuera de cette épée. » L’imam Ahmad se mit alors à genoux, leva les yeux vers le ciel et dit : « Ô mon Maître ! Ce tyran a été abusé par Ta mansuétude, au point de s’en prendre à Tes alliés avec coups et meurtres. Ô Allah, si le Coran est réellement Ta Parole et n’est pas créé, alors préserve-nous de son mal. » Peu de temps après, on annonça la mort d’Al-Ma’mûn au dernier tiers de la nuit. L’imam Ahmad dit : « Je m’en réjouis. »
Puis parvint la nouvelle qu’Al-Mu‘tasim accédait au califat, qu’Ahmad ibn Abî Du’âd se joignait à lui et que la situation se durcissait. On nous renvoya à Bagdad par bateau en compagnie de plusieurs prisonniers. Je subis d’importantes vexations, mes pieds toujours entravés. Mon compagnon, Muhammad ibn Nûh, mourut en route, et je fis la prière funéraire sur lui. À notre arrivée à Bagdad, j’y entrai alors que j’étais déjà malade, durant le mois de Ramadan. On me jeta de nouveau en prison pour environ vingt-huit mois – certains disent plus de trente mois –, avant de m’emmener pour subir le fouet devant Al-Mu‘tasim, comme il sera rapporté plus tard, si Allah le veut, c’est en Lui que réside la confiance. Durant cette période, c’est l’imam Ahmad lui-même qui dirigeait la prière des gens en prison, bien qu’il fût toujours entravé.
Mention de son supplice (qu’Allah lui fasse miséricorde) devant Al-Mu‘tasim : lorsque ce dernier le fit comparaître depuis sa geôle, on augmenta encore ses fers. L’imam Ahmad raconta : « Je ne pouvais plus marcher ainsi ; je dus attacher mes fers à ma ceinture et les soutenir de mes mains. Puis on m’apporta une monture, et je fus hissé dessus ; je manquai de chuter face contre terre, tant mes fers étaient lourds, et personne n’était là pour me soutenir. Mais Allah me préserva jusqu’à ce que nous atteignions le palais du calife. Là, on m’enferma seul dans une pièce sans même une lampe. Quand je voulus faire mes ablutions, je tendis la main et trouvai un récipient rempli d’eau, dont je me servis pour mon wudû’. Je me mis ensuite à prier, sans savoir où se trouvait la qibla. Au matin, je constatai avec reconnaissance envers Allah que j’avais prié en parfaite direction. »