En Shawwāl de cette même année, Bugha arriva à Sāmarrā’ accompagné de Muḥammad ibn al-Baʿīth, de ses deux frères Ṣaqr et Khālid, et de son adjoint al-ʿAlāʾ, ainsi que d’environ cent quatre-vingts hommes parmi ses compagnons. Ils furent introduits à dos de chameaux pour que la foule pût les voir. Lorsque Ibn al-Baʿīth fut placé devant al-Mutawakkil, celui-ci ordonna qu’on lui tranchât la tête. On apporta alors l’épée et le cuir protecteur, et les bourreaux se tinrent autour de lui.
Al-Mutawakkil lui dit : « Malheureux ! Qu’est-ce qui t’a poussé à agir de la sorte ?» Il répondit : « C’est la disgrâce, ô Commandeur des croyants ! Quant à toi, tu es la corde tendue entre Dieu et Ses créatures. J’ai deux suppositions à ton égard ; la première qui me vient au cœur, et la plus digne de toi, est le pardon. » Il se mit alors à réciter spontanément (1) :
« Les gens n’admettent pas d’autre issue que ta volonté de me tuer aujourd’hui,
Ô Imām de la bonne direction, cependant le pardon sied mieux à tout homme.
Ne suis-je pas, par nature, un assemblage de fautes ?
Pourtant ton pardon est façonné de la lumière de la prophétie.
En vérité, tu es le premier à accéder aux plus hautes sphères ;
Nul doute que tu accompliras la meilleure des deux actions. »
Alors al-Mutawakkil s’exclama : « Il possède un certain talent littéraire », puis il le grâcia.
On raconte néanmoins que c’est plutôt al-Muʿtazz ibn al-Mutawakkil qui intercéda en sa faveur, et qu’il fut ainsi sauvé. D’autres disent qu’il fut mis en prison, chargé de lourdes chaînes (2), et qu’il y demeura jusqu’au moment où il put s’enfuir. Au moment de son évasion, on rapporte qu’il composa (3) :
« Que de situations ai-je réglées, alors que d’autres les avaient négligées ,
Tandis que la ruine s’emparait de la générosité (4).
Ne me reproche pas ce qui ne me sert à rien ;
Éloigne-toi de moi : le décret du destin est déjà tracé par la Plume.
Je dépenserai mes biens aussi bien dans la gêne que dans l’aisance ;
Car vraiment, celui qui est généreux est celui qui donne même dans le dénuement. »
Cette même année, al-Mutawakkil ʿalā Allāh ordonna que les dhimmīs (non-musulmans vivant sous la protection de l’État islamique) se distinguent des musulmans par leur tenue vestimentaire, leurs turbans et leurs habits. Il imposa qu’ils portent des vêtements teints au qily (5) et que leurs serviteurs arborent sur leurs habits des pièces de tissu d’une autre couleur, à l’avant comme à l’arrière. Il leur fit obligation de porter autour de leurs hanches des zunnārs (ceintures), à la manière des paysans actuels, ainsi que des boules de bois en grand nombre autour du cou. Ils ne devaient pas monter à cheval, ou alors seulement avec des étriers en bois, et bien d’autres dispositions sévères (6) furent édictées contre eux — que Dieu les enlaidisse ! Il leur fut aussi interdit d’occuper un poste dans les dīwāns qui leur conférerait un pouvoir sur un musulman. Il ordonna enfin la destruction de leurs églises récemment édifiées et la restriction de leurs grandes demeures en en prélevant le dixième, et que l’on appliquât la même mesure à celles qui existaient déjà