Al-Khatîb al-Baghdâdî (1) rapporta qu’il eut trois sœurs – Mukha, Mudgha et Zubda – toutes dévotes et ascètes comme lui, voire plus encore dans leur scrupule. Un jour, l’une d’elles se rendit auprès d’Aḥmad ibn Ḥanbal (qu’Allâh lui fasse miséricorde) et lui dit : « Il m’arrive de filer la laine à la lumière d’une lampe qui parfois s’éteint. Lorsque la lune brille, je file alors sous la clarté lunaire. Suis-je tenue, au moment de la vente, de distinguer ce qui a été filé à la lumière de la lampe de ce qui l’a été sous la lune ? » Il lui répondit : « S’il y a une différence, mentionne-le à l’acheteur. »
La même femme ajouta (2) : « Une nuit, des gardes sont passés avec un flambeau ; j’ai profité de leur lumière pour filer quelques brins. Dis-moi comment m’en défaire. » Imâm Aḥmad lui ordonna alors de faire aumône de tout le fil, parce qu’il ne pouvait déterminer précisément la quantité issue de cette lumière incertaine. Elle l’interrogea aussi à propos du gémissement du malade : « S’agit-il d’une plainte ? » Il répondit : « Non, c’est plutôt une complainte adressée à Allâh (Exalté soit-Il). » Après cet entretien, elle partit. Imâm Aḥmad (3) dit alors à son fils ‘Abd Allâh : « Mon enfant, va donc savoir qui est cette femme. » ‘Abd Allâh la suivit et la vit entrer dans la demeure de Bishr al-Ḥâfî ; il découvrit qu’elle était sa sœur – selon une autre version, il s’agissait de sa sœur prénommée Mukha.
Al-Khatîb al-Baghdâdî (4) rapporta également, de la part de Zubda, qu’une nuit, son frère Bishr arriva et plaça un pied dans la maison tandis que l’autre restait dehors. Il demeura ainsi jusqu’au matin. On lui demanda : « À quoi as-tu donc réfléchi durant cette nuit ? » Il répondit : « Je me suis penché sur le cas de Bishr le chrétien, de Bishr le juif, de Bishr le mazdéen, puis sur le mien – car nous partageons tous ce prénom, Bishr. Je me suis dit : “Qu’ai-je fait pour être ainsi privilégié par l’islam alors que les autres en sont privés ?” J’ai médité sur la grâce qu’Allâh m’a accordée, je L’ai loué de m’avoir fait appartenir à Ses élus et de m’avoir vêtu de l’habit de Ses bien-aimés. »
Ibn ‘Asâkir (5) traça sa biographie en détail, avec ampleur et finesse, et il transmit d’agréables poèmes qu’il attribua à Bishr (6). Il mentionna notamment ces vers (7) :
« Tu rejettes la moindre impureté dans l’eau, incapable de la supporter…
Mais tu vas pourtant puiser et boire dans le bassin des péchés.
Tu préfères les mets les plus savoureux…
Sans prendre garde à la source de ce qui t’est proposé.
Pauvre de toi ! Tu dors sur des coussins moelleux…
Alors qu’en leur rembourrage couve un feu qui te dévorera.
Combien de temps demeureras-tu ainsi, ignorant, sans t’éveiller ?
Alors que, septuagénaire déjà, tu joues encore avec ta religion ? »