Alors, l’autre le remit au représentant (1) d’al-Ma’moun, si bien qu’au matin, il se retrouva dans le palais du califat, le voile (niqâb) encore sur la tête et le grand manteau (milḥafa) jeté sur la poitrine, de sorte que les gens puissent le voir et comprendre dans quelles conditions il fut arrêté. Al-Ma’moun ordonna qu’on le retînt et qu’on le surveillât un certain temps, puis il le relâcha et se déclara satisfait de lui (3).
Par ailleurs, un groupe de personnes qui avaient été emprisonnées à cause de lui furent mises en croix. En effet, ces individus avaient comploté de tuer les gardiens de la prison et de s’enfuir, si bien que quatre d’entre eux furent exécutés ainsi.
On rapporte également qu’Ibrâhîm ibn al-Mahdî, lorsqu’il fut amené devant al-Ma’moun, s’employa à le réprimander. Alors son oncle Ibrâhîm intercéda longuement en sa faveur, en déclarant : « Ô Commandeur des Croyants ! Si tu punis, c’est conformément à ton droit ; mais si tu pardonnes, c’est par ta grâce. » Al-Ma’moun répondit : « Au contraire, je te pardonne, Ibrâhîm ! Le pouvoir dissipe la rancune, le regret tient lieu de repentir, et entre les deux se trouve le pardon de Dieu – Exalté soit-Il –, la plus grande des requêtes que l’on puisse formuler. » Alors Ibrâhîm prononça le takbîr et se prosterna en action de grâce à Dieu – Exalté soit-Il –.
Par la suite, Ibrâhîm ibn al-Mahdî fit l’éloge de son neveu al-Ma’moun au moyen d’une longue ode où il exagérait sa louange. Quand al-Ma’moun l’entendit, il déclara : « Je dis, comme Joseph le dit à ses frères : “Pas de réprimande contre vous aujourd’hui ; qu’Allâh vous pardonne, car Il est le plus miséricordieux des miséricordieux.” » (Youssouf, 12 : 92).
Al-Ḥâfiẓ Ibn ‘Asâkir (5) a rapporté que, lorsque al-Ma’moun l’eut gracié, il lui ordonna de chanter quelque chose. Il répondit : « Je m’en suis départi. » Mais al-Ma’moun insista, et il prit donc son ‘oud sur ses genoux pour entonner :
« Voici le rang d’un exilé :
Les demeures où il vivait et ses foyers sont détruits.
Ses ennemis ont colporté sur lui de fausses accusations,
Et son émir l’a puni.
Puis il reprit (6) :
Je suis parti de ce monde, et lui s’est retiré de moi ;
Le temps m’en a détourné et l’a fait fuir à son tour.
Si je pleure ma destinée, je pleure une âme précieuse.
Et si je la méprise, c’est un dédain tout empreint de constance (7). »