Il me dit un jour (1) : « Ô Ahmad, un peu de faim, un peu d’humiliation, un peu de dénuement, un peu de pauvreté et un peu de patience, puis les jours de ce monde s’achèveront pour toi. »
Il raconta (2) : « Un jour, il désira un pain chaud accompagné de sel. Je le lui apportai ; il en prit une bouchée, puis le jeta, se mit à pleurer et dit : “Ô Seigneur, Tu m’as devancé mon désir, Tu as prolongé ma peine et mon effort. Je me repens [accepte donc mon repentir].” (3) Il ne goûta plus jamais le sel jusqu’à ce qu’il rejoigne Dieu (4). »
Il dit encore : « Je l’ai entendu dire : “Je n’ai jamais été satisfait de moi-même, ne serait-ce que l’espace d’un clin d’œil. Et si les habitants de la terre s’alliaient pour m’humilier autant que je m’humilie moi-même, ils n’y parviendraient pas (5).” » (6)
Et je l’ai entendu dire : « Celui qui s’attribue une valeur à ses propres yeux ne goûtera jamais la douceur du service (7). »
[Je l’ai aussi entendu dire : « Lorsque ceux qui s’appliquent à l’adoration s’efforcent de ne parler qu’en respectant pleinement les règles grammaticales (l’i‘râb), l’humilité disparaît de leurs cœurs »] (8).
[Et je l’ai entendu dire : « Celui qui a une bonne opinion de Dieu mais ne Le craint point est trompé (9). »] Il ajouta : « La crainte doit l’emporter sur l’espérance. Lorsque l’espérance l’emporte sur la crainte, le cœur se corrompt (10). »
Il me demanda un jour : « Au-dessus de la patience, y a-t-il un degré plus élevé ? » Je lui répondis : « Oui (il s’agit de la satisfaction [ar-riḍā]). » Alors il poussa un cri et s’évanouit. Lorsqu’il revint à lui, il dit : « Si les patients reçoivent leur récompense sans compter, qu’en est-il alors de ceux qui atteignent l’autre degré (11), ceux dont Dieu est satisfait ? »
Abû Sulaymân déclara (12) : « Je ne voudrais pas posséder le monde entier, du premier au dernier, pour le dépenser en aumônes et en actes de bienfaisance, si c’était au prix d’oublier Dieu l’espace d’un clin d’œil. »