Il agit ainsi par intérêt, fuyant la mort et pour que le califat se prolongeât en sa faveur, mais il ne se prolongea pas : il fut tué et ses demeures furent ravagées, comme nous le verrons bientôt. Tâhir agit de la même façon qu’al-Amîn, au point que Bagdad faillit être entièrement dévastée.
Alors, l’un d’entre eux s’exprima à ce sujet en ces termes :
« Qui donc t’a frappée du mauvais œil, ô Bagdad ? N’étais-tu pas jadis le réconfort de l’œil ?
N’abritais-tu pas un peuple chez qui l’on demeurait, et dont la proximité était un ornement parmi les ornements ?
Le corbeau de la séparation poussa son cri et ils se dispersèrent… Combien ai-je enduré de tourments à cause de cette immense séparation !
Je confie à Dieu un peuple que je n’évoque jamais sans qu’une larme ne coule de mon œil.
Ils existaient, mais le temps les a dispersés et les a brisés… et le temps brise tout ce qui unit deux groupes. »
(1) De nombreux poètes se sont exprimés à ce sujet. Ibn Jarîr en rapporte un bon nombre et cite un long poème qui détaille ce qui advint, chose terrible que nous avons entièrement abrégée (2).
Tâhir s’empara de tout ce que renfermaient les domaines en productions et provisions, qu’elles appartinssent à des émirs ou à d’autres, puis il les invita à accepter la garantie de sûreté et à prêter allégeance à al-Ma’mûn. Beaucoup répondirent à son appel : parmi eux figuraient ‘Abd Allâh ibn Humayd ibn Qahtaba, Yahyâ ibn ‘Alî ibn Mâhân, Muhammad ibn Abî al-‘Abbâs al-Tûsî. Des Hachémites et des émirs se mirent également à lui écrire, et leurs cœurs penchèrent en sa faveur.
Il arriva certains jours que les partisans d’al-Amîn capturèrent quelques hommes de Tâhir et en tuèrent un groupe près du palais de Sâlih. Lorsqu’al-Amîn l’apprit, il s’enorgueillit, se replongea dans les divertissements, le vin et le jeu, et abandonna la gestion des affaires à Muhammad ibn ‘Isâ ibn Nahîk. Mais la puissance des hommes de Tâhir s’accrut, tandis que la position d’al-Amîn faiblit considérablement. Les gens rejoignirent l’armée de Tâhir, où ils se sentaient en parfaite sécurité, sans crainte de vol ni de pillage. Tâhir s’empara de la plupart des quartiers et faubourgs de Bagdad et interdit aux bateliers de transporter de la nourriture pour ceux qui le combattaient, resserrant de fait l’étau autour d’eux. Les prix grimpèrent énormément chez ceux qui lui étaient opposés, et ceux qui n’étaient pas sortis de Bagdad plus tôt le regrettèrent. Les marchands furent empêchés d’apporter des marchandises ou de la farine à Bagdad, et les bateaux furent détournés vers Bassora et ailleurs. Nombre de batailles éclatèrent entre les deux camps.
Parmi celles-ci, la bataille de Darb al-Ḥijāra tourna à l’avantage des partisans d’al-Amîn ; ils tuèrent un certain nombre des hommes de Tâhir. Les ‘ayyârûn et ḥarâfisha de Bagdad se présentaient nus, munis d’une natte enduite de goudron comme bouclier et d’une sacoche de pierres sous l’aisselle. Si un cavalier essayait de les atteindre avec une flèche de loin, ils se protégeaient avec cette natte et n’étaient pas blessés. S’il s’approchait, ils le touchaient d’un projectile lancé à la fronde. C’est ainsi qu’ils les mirent en déroute. Il y eut aussi la bataille d’al-Shammâsiyya, au cours de laquelle Harthama ibn A‘yan fut fait prisonnier, ce qui affligea Tâhir. Celui-ci ordonna de construire un pont sur le Tigre, en amont d’al-Shammâsiyya. Tâhir traversa alors le fleuve avec ses hommes de ce côté-ci et les combattit lui-même avec la plus grande ardeur.