Ibn ʿAsākir rapporte (1), d’après Ibrāhīm al-Mahdī, qui déclare : « Un jour, j’étais présent auprès de Hārūn ar-Rachīd. Celui-ci appela alors son cuisinier et lui dit : “As-tu, parmi tes plats, de la viande de chameau ?” Il répondit : “Oui, j’en ai de plusieurs sortes.” Le calife dit alors : “Apporte-la avec le repas.” Lorsque l’on plaça le repas devant Hārūn ar-Rachīd, il prit une bouchée de cette viande et la mit dans sa bouche. Jaʿfar al-Barmakī se mit alors à rire. Le calife cessa de mâcher, se retourna vers lui et lui demanda : “De quoi ris-tu ?” Jaʿfar répondit : “Ce n’est rien, ô Commandeur des croyants. Je me suis juste rappelé une conversation que j’ai eue hier avec ma servante.” Le calife reprit : “Par ma dignité, raconte-la-moi !” Jaʿfar répliqua : “Attends d’abord de terminer cette bouchée.” Aussitôt, le calife rejeta la bouchée hors de sa bouche et s’exclama : “Par Dieu, tu vas me dire ce dont il s’agit !”
Jaʿfar dit alors : “Ô Commandeur des croyants, à combien évalues-tu le coût de ce plat de viande de chameau ?” Le calife répondit : “À quatre dirhams.” Jaʿfar poursuivit : “Non, par Dieu, ô Commandeur des croyants, il coûte plutôt quatre cent mille dirhams !” Surpris, le calife demanda : “Comment est-ce possible ?” Jaʿfar expliqua : “Tu avais réclamé de la viande de chameau à ton cuisinier il y a longtemps, mais il n’en trouvait pas. Tu as donc ordonné qu’il ne se passe plus un jour sans qu’il y ait de la viande de chameau dans la cuisine du Commandeur des croyants. Nous avons donc abattu chaque jour un chameau pour ta table, sans jamais en acheter au marché. Nous en sommes à quatre cent mille dirhams de dépense depuis cette époque jusqu’à aujourd’hui, alors que c’est seulement aujourd’hui que le Commandeur des croyants en demande à nouveau !” Jaʿfar poursuivit : “J’ai ri car tout ce que tu en as retiré, ô Commandeur des croyants, c’est cette seule bouchée, qui t’a finalement coûté quatre cent mille dirhams.”
Sur ce, Hārūn ar-Rachīd fondit en larmes et ordonna qu’on enlève aussitôt la nappe. Il s’adressa à lui-même, se réprimandant et disant : “Tu es perdu, par Dieu, ô Hārūn !” Il ne cessa de pleurer jusqu’à ce que le muezzin l’appelle à la prière de midi. Il sortit donc pour diriger la prière, puis revint et pleura encore jusqu’à l’appel à la prière de l’après-midi. Il ordonna ensuite de consacrer deux millions de dirhams aux nécessiteux des deux Lieux saints (un million pour chacun d’eux), puis il en distribua deux autres millions aux pauvres des rives occidentale et orientale de Bagdad, ainsi qu’un million pour ceux de Koufa et de Bassora. Il sortit alors pour accomplir la prière de l’après-midi, revint en larmes jusqu’à la prière du coucher du soleil, puis rentra.
Abū Yūsuf, le cadi, entra alors et lui demanda : “Pourquoi pleures-tu ainsi aujourd’hui, ô Commandeur des croyants ?” Le calife raconta son histoire et mentionna la grande somme d’argent finalement dépensée pour assouvir son désir, alors qu’il n’en avait goûté qu’une bouchée. Abū Yūsuf s’adressa à Jaʿfar : “Cette viande de chameau que vous égorgiez chaque jour, pourrissait-elle ou les gens la consommaient-ils ?” Jaʿfar répondit : “Non, les gens la mangeaient.” Abū Yūsuf dit alors : “Réjouis-toi, ô Commandeur des croyants, de la récompense divine pour cette dépense qui a nourri les musulmans, réjouis-toi également des aumônes que Dieu t’a facilitées aujourd’hui, ainsi que de la crainte et de la dévotion qu’Il a placées en ton cœur. Le Très-Haut dit : “Quiconque craint de comparaître devant son Seigneur aura deux jardins.” (Coran 55 : 46).” Alors Hārūn ar-Rachīd ordonna à Abū Yūsuf de recevoir quatre cent mille dirhams. Il fit ensuite servir de la nourriture, dont il mangea, faisant de ce repas de midi son dîner.
ʿAmr ibn Baḥr al-Jāḥiẓ raconta : “Chez Hārūn ar-Rachīd se trouvaient réunis à la fois le sérieux et la gaieté comme jamais on ne les a vus chez un autre après lui. Abū Yūsuf était son cadi, les Barmakides ses vizirs, et son chambellan était al-Faḍl ibn ar-Rabīʿ, l’un des hommes les plus nobles et les plus imposants. Quant à son compagnon de divertissement, c’était son oncle.”