« Viens donc ! Je me mis en route avec lui. Or, lorsque nous fûmes à une certaine étape, il entendit un jeune serviteur appeler une jeune fille d’une demeure, et voici qu’il l’appelait par le nom d’une servante qu’il aimait. Il en fut si troublé qu’il se plaignit à moi de ce qu’il endurait.
Je lui dis : “Ce qui t’arrive est semblable à ce qui frappa le frère des Banû ‘Âmir, lorsqu’il dit (1) :
Et un appelant appela, tandis que nous étions à al-Khayf de Minâ, ravivant les chagrins du cœur sans même le savoir.
Il appela une autre par le nom de Laylâ, et c’est comme s’il avait fait s’envoler, par Laylâ, l’oiseau que je gardais dans ma poitrine.
Il me demanda alors de lui écrire ces deux vers. Je me rendis chez un épicier et donnai mon anneau en gage pour obtenir le prix d’une feuille de papier. J’y recopiai donc ces vers et les lui remis. Il s’en empara puis me dit : “Pars en paix.” Je rentrai chez moi, et mon serviteur me dit : “Apporte ton anneau, que nous le mettions en gage pour nous procurer de la nourriture et de l’avoine pour la monture.” Je lui répondis : “Je l’ai déjà engagé.” Nous n’étions pas encore le soir que al-Fadl m’envoyait trente mille pièces d’or ainsi que dix mille pièces d’argent, qu’il m’attribua pour chaque mois, en m’avançant le versement d’un mois.
Un jour, l’un des grands personnages entra chez al-Fadl. Il l’honora et l’assit auprès de lui sur son propre siège. Cet homme se plaignit d’une dette à sa charge et le pria d’intercéder auprès du Commandeur des croyants. Al-Fadl répondit : “Oui, et quel est le montant de ta dette ?” Il dit : “Trois cent mille dirhams.” Ensuite, il ressortit de chez lui, accablé par la faiblesse de sa réponse. Il alla se reposer chez l’un de ses frères, puis retourna chez lui ; or, l’argent était parvenu à sa demeure avant son retour.
Et qu’il est beau le vers du poète à son sujet :
Ô Fadl, fils de Yahyâ, fils de Khâlid, tu as le mérite (al-fadl) ; or, tous ceux que l’on appelle “Fadl” ne possèdent pas forcément la vertu.
Dieu a vu ta générosité s’étendre parmi les gens, c’est pourquoi Il t’a nommé “Fadl”, et ainsi se sont accordés le nom et l’action.
Il est dit que Fadl avait, auprès d’ar-Rachîd, un rang plus élevé que Ja‘far, tandis que ce dernier était plus favorisé et plus proche de lui. Al-Fadl fut investi de charges importantes, dont le gouvernement du Khurâsân et d’autres fonctions encore. Quand ar-Rachîd exécuta et emprisonna les Barmécides, il fit donner à al-Fadl cent coups de fouet, puis l’enferma à perpétuité, jusqu’à sa mort cette même année, cinq mois avant ar-Rachîd, à ar-Raqqa. La prière funèbre fut célébrée dans le palais où il rendit l’âme, par ses gens. On sortit ensuite sa dépouille, la foule pria sur elle et il fut inhumé sur place. Il avait alors quarante-cinq ans.
La cause de son décès fut un mal survenu à sa langue, qui s’aggrava le jeudi et le vendredi. Il succomba avant l’appel à la prière de l’aube, un samedi. Ibn Jarîr (2) rapporte qu’il mourut en muḥarram de l’an 193 (de l’Hégire), tandis qu’Ibn al-Jawzî (3) situe cet événement en l’an 192. Dieu sait mieux.
Ibn Khallikân (4) a longuement écrit sa biographie, relatant une partie considérable de ses qualités et de ses largesses, parmi lesquelles le récit selon lequel il arriva à Balkh… »