Cette année-là, ar-Rachîd fit exécuter al-Haytham al-Yamânî. ‘Îsâ ibn Ja‘far mourut alors qu’il cherchait à rejoindre ar-Rachîd, avant d’expirer en chemin. Cette même année, c’est al-‘Abbâs ibn ‘Abd Allâh ibn Ja‘far ibn Abî Ja‘far al-Mansûr qui conduisit le pèlerinage.
[Durant cette année décéda également]
Ismâ‘îl ibn Jâmi‘ (1) ibn Ismâ‘îl ibn ‘Abd Allâh ibn al-Muṭṭalib ibn Abî Wadâ‘a, Abû al-Qâsim, l’un des chanteurs les plus célèbres et réputés, dont on faisait grand cas. Il avait d’abord mémorisé le Coran avant de se tourner vers l’art du chant et d’abandonner la récitation du Coran. Abû al-Faraj ‘Alî ibn al-Husayn, l’auteur du Kitâb al-Aghânî, a rapporté à son sujet plusieurs anecdotes étonnantes (2).
Parmi elles, il raconta :
« Un jour, j’étais installé dans une chambre haute à Harrân (3), quand une servante noire vint avec une outre pour puiser de l’eau. Elle s’assit, posa son outre et se mit à chanter :
“À Dieu je me plains de son avarice et de ma propre générosité ;
De mon miel je l’abreuve, et en retour elle ne m’offre qu’amertume.
Rends-moi ce cœur blessé, c’est toi qui l’as tué ;
Ne le laisse pas errer, le cœur épris et tourmenté.”
» J’entendis alors quelque chose de si remarquable que je ne pouvais m’en détacher, espérant qu’elle le chanterait encore. Mais elle se leva et repartit. Je sortis aussitôt pour la suivre et la prier de répéter ce chant. Elle me répondit : “Je dois m’acquitter d’un impôt quotidien de deux dirhams.” Je les lui donnai, et elle chanta à nouveau. J’appris le chant par cœur et le repris dans la journée. Lorsque le lendemain arriva, je l’avais oublié. De nouveau, la servante apparut, je la suppliai de répéter le chant, mais elle n’accepta qu’en échange de deux autres dirhams. Puis elle déclara : “Il semble que tu trouves lourd de payer quatre dirhams ; pourtant, je te prédis que tu percevras quatre mille dinars grâce à ce chant.”
Ibn Jâmi‘ poursuivit :
“Je le chantai un soir devant ar-Rachîd, qui me donna mille dinars. Puis il me le réclama trois autres fois, et chaque fois, je reçus mille dinars supplémentaires. Je me mis à sourire, et il me demanda pourquoi. Je lui racontai alors l’histoire, ce qui le fit rire ; il me jeta alors une bourse contenant mille autres dinars et dit : ‘Je ne contredirai pas la servante noire.’”
Abû al-Faraj rapporta également qu’il dit (4) :
“Je me réveillai un matin à Médine sans avoir sur moi plus de trois dirhams. J’aperçus alors une servante portant une jarre sur l’épaule, se dirigeant vers le puits pour puiser de l’eau, tout en chantonnant de sa voix mélodieuse :
‘Nous nous sommes plaints auprès de ceux que nous aimons de la longueur interminable de nos nuits,
Et ils nous ont répondu : “Comme la nuit nous paraît courte !”
C’est parce que le sommeil recouvre vite leurs yeux,
Alors que pour nous, il ne vient jamais déposer le repos sur nos paupières.”’