Concernant les Barmécides, il se tourna vers la qibla et dit : « Ô mon Dieu, certes Jaʿfar m’a épargné les difficultés de ce monde, alors épargne-lui celles de l’au-delà. » [Histoire étrange]
Ibn al-Jawzî rapporta dans son ouvrage « Al-Muntazam » (1) qu’al-Ma’mûn apprit qu’un homme se rendait chaque jour sur les tombes des Barmécides pour pleurer sur leur sort et lamenter leur perte. Il ordonna donc qu’on le lui amène. L’homme fut introduit alors qu’il se croyait déjà perdu. Al-Ma’mûn lui demanda : « Malheureux, qu’est-ce qui te pousse à agir ainsi ? » L’homme répondit : « Ô Commandeur des croyants, ils m’ont accordé de nombreux bienfaits et d’abondantes faveurs. » Al-Ma’mûn reprit : « Quels bienfaits t’ont-ils donc accordés ? »
L’homme expliqua : « Je suis al-Mundhir ibn al-Mughîra, originaire de Damas. J’y vivais dans une grande aisance. Puis mes biens disparurent au point que je fus contraint de vendre ma maison, au terme de quoi il ne me resta plus rien. Sur le conseil de quelques proches, je me rendis à Bagdad auprès des Barmécides. Je pris ma famille et partis avec plus d’une vingtaine de femmes. À notre arrivée, je les installai dans une mosquée abandonnée. Je me dirigeai ensuite vers une mosquée fréquentée pour y prier. Là, je trouvai un groupe d’hommes dont je n’avais jamais vu de visages plus beaux. Je m’assis auprès d’eux, me demandant comment leur demander de quoi nourrir ma famille ; mais la pudeur me retenait de solliciter quoi que ce fût. Alors que j’étais dans cette perplexité, un serviteur entra et les appela. Ils se levèrent tous, et je les suivis.
Nous pénétrâmes dans une demeure somptueuse, où se tenait le vizir Yahyâ ibn Khâlid. Nous nous assîmes autour de lui. Il célébra le mariage de sa fille ʿÂʾisha avec son cousin, et l’on dispersa des morceaux de musc et des boulettes d’ambre. Puis les serviteurs apportèrent à chacun sur un plateau d’argent mille dinars et quelques brisures de musc. Chacun saisit son plateau et sortit. Je restai seul devant le mien, n’osant y toucher tant j’en étais intimidé. L’un des présents me demanda : « Ne vas-tu pas le prendre et partir ? » Je tendis alors la main et le pris, versant l’or dans mes poches et portant le plateau sous le bras. Je me levai, craignant qu’on ne me l’enlève d’un moment à l’autre. Je me retournai sans cesse, et le vizir me fixait du regard sans que je le remarque. Parvenu au rideau, il ordonna qu’on me fasse revenir ; je perdis alors l’espoir de garder l’argent.
Lorsque je revins vers lui, il me demanda : « Pourquoi es-tu effrayé ? » Je lui racontai alors mon histoire. Il se mit à pleurer, puis dit à ses fils : « Prenez cet homme et accueillez-le auprès de vous. » Un serviteur vint récupérer le plateau et l’or, et je restai dix jours chez eux, passant de l’un de ses enfants à l’autre. Pendant tout ce temps, mon esprit demeurait préoccupé par ma famille dont je ne pouvais m’occuper. Au bout de dix jours, un serviteur me dit : « Ne veux-tu pas rejoindre les tiens ? » Je répondis : « Si, certes. » Il s’avança alors devant moi, sans me rendre ni l’or ni le plateau. Je pensai : « Si seulement cela était arrivé avant qu’on ne me prenne le plateau et l’or… J’aurais aimé que ma famille voie cela. »
Il me précéda jusqu’à une demeure plus belle que tout ce que j’avais connu. Lorsque j’y entrai, j’y trouvai ma famille, comblée d’or et vêtue de soie. Les Barmécides y avaient fait déposer cent mille dirhams, dix mille dinars, ainsi que l’acte de propriété de la maison et de tout son contenu, et un autre document stipulant la donation de deux grands villages en ma faveur. Je vécus parmi les Barmécides dans l’aisance la plus douce. Quand le malheur s’abattit sur eux, ʿAmr ibn Masʿada me confisqua ces deux villages et m’obligea à en payer l’impôt. Chaque fois que la disette m’atteignait, je venais pleurer leur perte devant leurs demeures et leurs tombes. Alors il ordonna