Sur les plaisirs et l’existence terrestre tout entière… et que la paix soit sur la dynastie des Barmakides.
(1) Il rapporta : « Al-Rashîd le fit convoquer et lui demanda : “Combien Ja‘far te donnait-il chaque année ?” Il répondit : “Mille Dinars.” Alors, il ordonna qu’on lui en donne deux mille. »
Al-Zubayr ibn Bakkâr dit, d’après son oncle Muṣ‘ab al-Zubayrî : « Lorsque al-Rashîd eut tué Ja‘far, une femme s’arrêta, montée sur un âne fougueux, et déclara d’une voix éloquente : “Par Dieu, ô Ja‘far ! Si tu es devenu aujourd’hui un exemple frappant, tu étais auparavant un modèle dans la générosité.” Puis elle se mit à réciter :
“Lorsque j’ai vu le glaive atteindre Ja‘far,
Qu’un héraut du calife criait contre Yaḥyā,
J’ai pleuré ce bas monde et pris conscience
Que le terme de tout homme, un jour, est de quitter cette vie.
La royauté n’est qu’un règne qui succède à un autre,
Qui gratifie l’un de bienfaits et accable l’autre d’épreuves.
Si elle élève tel homme au faîte de l’autorité,
Elle abat tel autre jusqu’à la dernière extrémité.”
Il poursuivit : « Puis elle talonna son âne et s’en alla, comme un vent ne laissant aucune trace. Nul ne sut où elle était partie. »
Ibn al-Jawzî (2) rapporta que Ja‘far possédait une concubine nommée Fatînah, une chanteuse incomparable en ce monde, qu’il avait achetée, elle et d’autres esclaves, pour la somme de cent mille dinars. Al-Rashîd la réclama, mais Ja‘far refusa de la lui céder. Quand le calife fit exécuter Ja‘far, il s’appropria cette concubine et la fit venir à une soirée de beuverie, en présence de quelques-uns de ses compagnons et veilleurs de nuit. Il ordonna à ses suivantes de chanter, et chacune chanta jusqu’à ce que vienne le tour de Fatînah. Il lui ordonna de chanter, mais elle laissa couler ses larmes et dit : « Après mes maîtres, non. » Al-Rashîd se mit dans une grande colère et commanda à l’un des assistants de la prendre pour lui, car il la lui offrait. Au moment de se retirer, il lui dit à mi-voix : « Ne la touche pas. » L’autre comprit qu’il voulait ainsi la briser.
Par la suite, Al-Rashîd la convoqua de nouveau et montra qu’il était satisfait d’elle. Il lui ordonna de chanter, mais elle refusa et se remit à pleurer, disant : « Après mes maîtres, non. » La colère d’Al-Rashîd fut plus violente que la première fois, et il s’écria : « Qu’on apporte le cuir et le sabre ! » Le bourreau vint se placer auprès d’elle. Al-Rashîd lui dit : « Si je t’ordonne par trois fois et que je replie mes doigts trois fois, frappe. » Puis il déclara : « Chante ! » Elle éclata en sanglots et répondit : « Après mes maîtres, non. » Il replia alors son auriculaire. Il lui ordonna une seconde fois, et elle refusa encore, si bien qu’il replia deux doigts. Les personnes présentes furent prises de terreur, la supplièrent de s’exécuter pour n’être pas tuée et de se plier à la volonté du Commandeur des croyants. Lorsqu’il l’ordonna pour la troisième fois, elle se mit à chanter, à contrecœur :
« Lorsque j’ai vu les demeures désertées,
J’ai compris que le bonheur ne reviendrait plus. »
Il est dit : « Al-Rashîd se leva, lui arracha le luth des mains, et se mit à la frapper au visage et à la tête avec l’instrument jusqu’à ce qu’il se brise. Le sang se mit à couler, les autres esclaves s’enfuirent autour d’elle, et on l’emporta hors de sa présence. Elle mourut trois jours plus tard. »