Il mourut. Abou Youssouf décéda en Rabîʿ al-Awwal de cette année, à l’âge de soixante-sept ans, après avoir exercé la fonction de juge durant seize ans. Son fils, Youssouf, lui succéda à la magistrature ; ce dernier avait été son adjoint sur la rive orientale de Bagdad. Quant à ceux qui prétendent, parmi les narrateurs, qu’Ach-Châfiʿî aurait rencontré Abou Youssouf — comme l’affirme ʿAbd Allâh ibn Muhammad al-Balawî, le menteur, dans le récit de voyage qu’il attribue à Ach-Châfiʿî —, ils se trompent. En effet, Ach-Châfiʿî ne vint à Bagdad qu’à sa première arrivée en l’an quatre-vingt-quatre (hégirien) ; il ne rencontra alors que Muhammad ibn al-Hasan ach-Chaybânî, qui se montra généreux envers lui et l’accueillit avec bienveillance. Il n’y eut aucune animosité entre eux, contrairement à ce que prétendent certains qui ne connaissent pas bien ce sujet. Et Dieu est plus savant.
Durant cette même année, rendit également l’âme : Yaʿqoub ibn Dâwoud ibn Tahmân (1), Abou ʿAbd Allâh, affranchi de ʿAbd Allâh ibn Hâzim as-Soulami. Al-Mahdî l’avait nommé vizir et l’avait comblé de faveurs, lui confiant les rênes du pouvoir. Or, après qu’on lui eut ordonné de tuer cet ʿalide, comme déjà mentionné (2), il relâcha ce dernier, et la servante en fit la dénonciation. La preuve de sa désobéissance ayant été établie, al-Mahdî l’emprisonna dans un puits sur lequel on bâtit une coupole. Ses cheveux poussèrent au point de ressembler à ceux du bétail, et il perdit la vue.
On dit plutôt qu’il ne devint que quasi-aveugle. Il demeura près de quinze ans dans ce puits, sans jamais voir de lumière ni entendre de son, hormis aux moments de la prière : on l’en avertissait, et on lui descendait chaque jour un pain et un gobelet d’eau. Il resta ainsi jusqu’à la fin du règne d’al-Mahdî, puis d’al-Hâdî, et durant une partie de celui d’ar-Rachîd.
Yaʿqoub raconta : « Quelqu’un me rendit visite en songe et me déclama :
“Peut-être que l’affliction qui fut la tienne hier
Sera suivie bientôt d’une proche délivrance ;
Qu’ainsi le craintif vive en sécurité, que le captif soit libéré,
Et que l’exilé lointain puisse revenir parmi les siens.”
Au matin, on m’interpella ; je pensai qu’on venait seulement m’indiquer l’heure de la prière. On me fit alors parvenir une corde en me disant : “Attache-la à ta taille.” On me tira hors du puits ; quand je vis le jour, mes yeux ne distinguaient plus rien. On me conduisit devant le calife, et l’on me dit : “Salue le Commandeur des Croyants.” Je crus qu’il s’agissait d’al-Mahdî, alors je le saluai en l’appelant par son nom. Il répondit : “Ce n’est pas moi.” Je dis : “Al-Hâdî ?” Il répondit : “Ce n’est pas moi.” Je dis alors : “Que la paix soit sur toi, ô Commandeur des Croyants ar-Rachîd.” Il me dit : “C’est bien moi.” Puis il ajouta : “Par Dieu, personne n’a intercédé pour toi auprès de moi. Hier, je portais sur mes épaules une de mes petites servantes, et je me suis souvenu du jour où tu me portais sur tes épaules. J’ai éprouvé de la compassion pour la situation pénible dans laquelle tu te trouvais, et je t’ai libéré.” Il l’honora ensuite et le combla de bienfaits. Mais Yahyâ ibn Khâlid al-Barmak en prit ombrage, craignant qu’il ne redevînt ce qu’il était au temps d’al-Mahdî. Yaʿqoub s’en aperçut et demanda alors la permission à ar-Rachîd de… »