On l’appelait « ‘Abd Allāh ibn al-Mubārak », et les gens affluèrent vers lui. Alors, une femme déclara : « Voilà la véritable royauté, et non celle de Hārūn al-Rashīd, qui rassemble les gens par le fouet, le bâton, la promesse de récompenses et la crainte. »
Un jour, il se mit en route pour le pèlerinage et traversa certaines régions. Un oiseau appartenant à sa caravane mourut, et il ordonna de le jeter sur un tas d’ordures. Ses compagnons continuèrent leur chemin pendant qu’il restait en arrière. Lorsqu’il passa devant ce tas d’ordures, il aperçut une jeune servante sortant d’une maison voisine ; celle-ci ramassa l’oiseau, l’enveloppa, puis retourna aussitôt chez elle. Ibn al-Mubārak l’interrogea alors sur son geste, et elle répondit : « Mon frère et moi vivons ici sans rien posséder, hormis ce simple voile. Nous n’avons pas d’autre nourriture que ce que l’on jette sur ce tas d’ordures. Depuis plusieurs jours, il nous est permis de nous nourrir de bêtes trouvées mortes, car notre père avait des biens qu’on lui a confisqués avant de le tuer. »
À ces mots, Ibn al-Mubārak ordonna à ses compagnons de rebrousser chemin avec leurs provisions. Il demanda à son intendant : « Combien d’argent as-tu ? » L’autre répondit : « Mille dinars. » Ibn al-Mubārak reprit : « Mets-en vingt de côté pour nous permettre de rentrer à Marw, et donne-lui le reste, car cela est préférable à notre pèlerinage de cette année. » Puis il fit demi-tour.
Chaque fois qu’il projetait d’accomplir le pèlerinage, il disait à ses proches : « Que ceux d’entre vous qui veulent partir en pèlerinage cette année m’apportent leur provision, afin que ce soit moi qui m’en charge. » Il recueillait ainsi leurs bourses en notant sur chacune le nom de son propriétaire, puis les enfermait dans un coffre. Il se mettait alors en route avec eux, déployant une grande générosité pour leur transport et leurs besoins, tout en se montrant bienveillant et facilitant les choses pour eux. Une fois le pèlerinage accompli, il leur demandait : « Votre famille vous a-t-elle confié quelque présent à rapporter ? » Puis il achetait à chacun ce dont ses proches avaient besoin, que ce fût à La Mecque, au Yémen ou ailleurs. En arrivant à Médine, il leur procurait également des présents de la ville. Lorsqu’ils repartaient vers leur pays, il envoyait des gens en avant pour faire préparer leurs maisons : on les nettoyait, on en blanchissait les portes et on en réparait les dégradations. Une fois arrivés chez eux, il offrait une grande réception, les invitait à manger, leur distribuait des vêtements, puis faisait apporter le coffre. Il ouvrait alors les bourses, et chacun récupérait la somme portant son nom. Ils rentraient chez eux remplis de gratitude et louant ses bienfaits.
Ses provisions de voyage étaient si abondantes qu’il fallait un chameau entier pour les transporter : on y trouvait différents mets, de la viande, du poulet, des douceurs et bien d’autres choses encore. Pendant ce temps, il nourrissait les gens tout en demeurant lui-même constamment à jeun, même sous une chaleur accablante. Un jour, un mendiant lui demanda l’aumône ; il lui donna un dirham. Certains de ses compagnons lui dirent : « Ces gens mangent de la viande rôtie et des gâteaux au miel ; un simple morceau aurait suffi. » Il leur répondit : « Par Dieu, je croyais qu’ils ne se nourrissaient que de légumes et de pain ; mais s’ils mangent des gâteaux au miel et de la viande rôtie, un dirham ne leur suffira pas. » Il ordonna alors à l’un de ses serviteurs de le rattraper pour lui donner dix dirhams. Ibn al-Mubārak accomplit de très nombreux actes de générosité et possédait quantité d’excellentes qualités.
Abū ‘Umar ibn ‘Abd al-Barr rapporta que les savants s’accordaient tous à reconnaître son autorité, son prestige, son rôle d’imam et son intégrité. ‘Abd Allāh ibn al-Mubārak mourut à Hīt(1) cette année-là, durant le mois de Ramaḍān, à l’âge de soixante-trois ans.
(1) Localité connue sous le nom de Hīt.