Au cours de cette même année, mourut Ibrahim ibn Ṣāliḥ (1) ibn ʿAlī ibn ʿAbd Allāh ibn al-ʿAbbās. Il avait été gouverneur d’Égypte et rendit l’âme en shaʿbān. ʿAbd Allāh ibn Wahb a rapporté certains de ses propos.
S’éteignit également Ibrahim ibn Harma (2), qui était poète. Son nom complet est Ibrahim ibn ʿAlī ibn Salama ibn ʿĀmir ibn Harma, Abū Isḥāq al-Fihrī al-Madanī, poète remarquable par son éloquence. Il se rendit auprès d’al-Manṣūr dans une délégation des habitants de Médine que celui-ci avait convoqués. Ils prirent place derrière un rideau, de sorte qu’eux-mêmes ne le voyaient pas tandis qu’il les voyait. Abū l-Khaṣīb, le chambellan, se tenait debout et annonçait : « Ô Commandeur des croyants, voici untel, qui est orateur », et sur l’ordre d’al-Manṣūr, celui-ci prononçait alors son discours. Puis Abū l-Khaṣīb disait : « Voici untel, qui est poète », et, de même, on l’autorisait à déclamer ses vers. Enfin, ce fut le tour d’Ibn Harma. Celui-ci raconte :
« Je l’entendis s’exclamer : “Pas de bienvenue ni d’honneur pour toi, et que Dieu ne te comble pas de bienfaits !” Je me dis : “Je suis perdu…” Puis il me demanda de déclamer mes vers. Je récitai alors mon poème, où je dis notamment :
“Le voile de la jeunesse radieuse s’est retiré de toi
Et la compagnie qui s’éloignait a précipité la séparation.” (3)
»
« Je poursuivis jusqu’à ces vers :
“Quant à celui que tu protèges, il est à l’abri de la perte,
Et quant à celui que tu voues au deuil, le voilà accablé.”
« À ce moment-là, al-Manṣūr ordonna qu’on lève le rideau, et j’aperçus son visage, aussi lumineux qu’un quartier de lune ; il me fit réciter la suite de mon poème. Puis il me commanda de m’approcher et de prendre place près de lui. Alors il me dit : “Malheur à toi, ô Ibrāhīm ! N’étaient les fautes que j’ai apprises à ton sujet, je t’aurais préféré à tes compagnons.” Je répondis : “Ô Commandeur des croyants, de toute faute dont on t’a fait le rapport et que tu n’as pas pardonnée, je reconnais être coupable.” Il saisit alors sa canne et me donna deux coups, puis il ordonna qu’on me remette dix mille (pièces) et un habit d’honneur ; il me gracia et me traita à l’égal de mes semblables. »
Parmi les griefs qu’al-Manṣūr retenait contre Ibrahim ibn Harma figurait ce qu’il avait dit dans certains de ses vers, notamment :
“Qu’importe qu’on me blâme pour mon amour envers eux,
Car j’aime les enfants de Fāṭima,
Fille de celui qui est venu avec les versets clairs,
Ayant établi la religion et la Sunnah.
Je ne me soucie guère de les préférer à d’autres,
Fussent-ils des troupeaux parmi les biens de ce monde.” (4)