Et cette année-là, mourut :
Ghâdir (1), une concubine de Mûsâ al-Hâdî, qu’il aimait avec une passion très intense. Elle chantait remarquablement bien. Un jour, alors qu’elle était en train de chanter devant lui, il se perdit soudain dans ses pensées et devint pâle. L’un des présents lui demanda : « Qu’y a-t-il, Ô Commandeur des croyants ? » Il répondit : « Je viens d’imaginer que j’allais mourir, puis que mon frère Hârûn me succéderait et épouserait cette concubine. » Ceux qui l’entouraient prièrent pour sa protection et invoquèrent pour lui une longue vie. Ensuite, il fit venir son frère Hârûn, lui raconta ce qui venait de se passer, et Hârûn invoqua Dieu contre ce mauvais pressentiment. Cependant, al-Hâdî le contraignit à prêter les plus solennels serments — impliquant divorce, affranchissement d’esclaves et pèlerinage à pied, nu-pieds — qu’il n’épouserait jamais cette concubine. Hârûn prêta serment, et al-Hâdî fit jurer la concubine de la même manière ; elle s’y engagea également. Or, il ne se passa pas deux mois avant qu’al-Hâdî ne meure. Hârûn (devenu ar-Rachîd) demanda alors cette femme en mariage.
Elle lui dit : « Et nos serments, à toi et à moi ? » Il répondit : « Je vais accomplir l’expiation pour moi-même comme pour toi. » Il l’épousa donc et elle fut hautement favorisée auprès de lui, au point qu’elle s’endormait sur ses genoux sans qu’il ose bouger, de crainte de la déranger. Une nuit, alors qu’elle dormait à Bagdad, elle se réveilla en sursaut, effrayée et en larmes. Il lui demanda : « Que t’arrive-t-il ? » Elle répondit : « Ô Commandeur des croyants, je viens de rêver d’al-Hâdî. Il disait :
« Tu as rompu mon pacte après que je suis allé habiter parmi les occupants des tombes,
Tu m’as oublié et tu as enfreint tes serments mensongers et coupables,
Et tu as épousé, ô traîtresse, mon frère : celui qui t’a appelée “Ghâdir” a dit vrai,
Je suis désormais au milieu de ceux qui se décomposent et je fais partie des morts oubliés,
Puisses-tu ne jamais trouver le bonheur dans cette nouvelle union, et que le destin ne te ménage point,
Tu me rejoindras avant l’aube et tu te rendras là où je suis parti. »
Ar-Rachîd lui dit : « Ce ne sont là que les illusions des rêves. » Mais elle répondit : « Non, par Dieu, ô Commandeur des croyants, c’est comme si ces vers étaient gravés dans mon cœur. » Elle ne cessa alors de trembler et de s’agiter jusqu’à ce qu’elle meure avant l’aurore.
Et cette même année, mourut également :
Haylâna (2), une concubine d’ar-Rachîd, qu’il avait lui-même nommée ainsi parce qu’elle répétait souvent « hî lâna » (“C’est à nous”). Al-Aṣmaʿî dit : « Il était très attaché à elle. Elle avait auparavant appartenu à Khâlid ibn Yaḥyâ ibn Barmak. Un jour, avant son accession au califat, ar-Rachîd entra dans la demeure et elle l’interpella sur son chemin en lui disant : “N’aurons-nous pas part à toi ?” Il lui répondit : “Comment cela serait-il possible ?” Elle répliqua : “Demande à ce vieil homme de m’accorder à toi.” »