Puis débuta l’année cent soixante-six (166) de l’Hégire. Au mois de Muharram, ar-Rachid revint du pays des Byzantins (ar-Rûm) et entra à Bagdad avec un faste considérable, accompagné de membres de l’Empire byzantin apportant la capitation (jizya) en or et autres biens. Cette même année, al-Mahdî fit prêter serment d’allégeance pour son fils Hârûn après Mûsâ al-Hâdî, et il fut surnommé «ar-Rachid».
Durant cette année, al-Mahdî se mit en colère contre Yaʿqûb ibn Dâwûd. Or, celui-ci était grandement apprécié de lui, au point qu’il le nomma vizir et lui confia la totalité des affaires du califat tant sa position avait pris de l’importance. À ce sujet, Bishshâr ibn Burd a dit :
«Ô fils d’Oumayya, réveillez-vous : votre sommeil a trop duré (1)
… car désormais le calife, c’est Yaʿqûb ibn Dâwûd.
Votre califat est perdu, ô gens ; recherchez donc le Calife de Dieu entre le tonneau et le luth (2).»
Des délateurs et des calomniateurs ne cessèrent d’aller et venir entre lui et le calife, s’efforçant de le dresser contre Yaʿqûb. Toutefois, chaque fois qu’ils l’accusaient auprès de lui, il se présentait à al-Mahdî pour arranger les choses, jusqu’à l’incident que je vais rapporter : un jour, il entra auprès d’al-Mahdî qui se trouvait dans un somptueux conseil, garni de tapis de toutes sortes et de tissus de soie variés, et entouré d’arbres fleuris de multiples fleurs (3).
Alors al-Mahdî lui demanda : «Ô Yaʿqûb, que penses-tu de notre majlis ?» Il répondit : «Ô Prince des Croyants, je n’en ai jamais vu de plus beau !» Le calife poursuivit : «Tout ceci est à toi, de même que cette jeune femme ; qu’elle vienne parfaire ta joie ! Et j’ai besoin de toi pour une affaire que je souhaiterais que tu règles.» Je rétorquai : «De quoi s’agit-il, ô Prince des Croyants ?» Il dit : «Avant tout, promets-moi que tu accepteras.» Je répondis : «Oui, je promets, j’obéirai et j’entendrai.» Il reprit : «Par Dieu ?» Je dis : «Par Dieu.» Il dit : «Et par la vie de ma tête ?» Je répondis : «Par la vie de ta tête.» Il dit : «Pose ta main sur ma tête et redis-le.» Ce que je fis.
Ensuite il déclara : «Il y a ici un homme de la famille ‘alide que j’aimerais que tu me dispen-ses d’avoir à m’en occuper» – il semblerait qu’il s’agisse d’al-Ḥasan ibn Ibrâhîm ibn ʿAbd Allâh ibn Ḥasan ibn Ḥasan ibn ʿAlî ibn Abî Tâlib. Je répondis : «C’est entendu.» Il ajouta : «Et dépêche-toi, je t’en prie.» Puis il ordonna de transférer tout ce qui se trouvait dans ce conseil chez moi, m’octroya cent mille dirhams et cette jeune femme. Il n’est rien qui m’ait rendu si heureux qu’elle. Quand elle fut entrée dans ma demeure, je l’installai à l’écart, derrière un rideau. Je fis alors venir l’‘alide. On l’amena et il s’assit à mes côtés et se mit à parler ; je ne lui trouvai pas d’égal en raison et en éloquence ! Il me dit : «Ô Yaʿqûb, oserais-tu comparaître devant Dieu avec mon sang sur les mains, alors que je suis un homme issu de Fâtima, la fille du Messager de Dieu ﷺ ?» Je répliquai : «Jamais, par Dieu ! Va donc où tu voudras, où bon te semblera.» Il me dit : «Je choisirais plutôt tel ou tel pays.» Je lui dis : «Va comme tu l’entends, mais prends garde de te faire repérer par al-Mahdî, car alors il te perdrait et perdrait les tiens.» Il quitta donc les lieux, et j’envoyai avec lui deux hommes pour l’accompagner en voyage.