Le gouverneur l’avait alors entièrement consacré à la voie de Dieu. Il était accompagné de quelques-uns de ses compagnons, et ils demeurèrent deux mois sans parvenir à rien obtenir pour se nourrir. Ibrahim lui dit alors : « Entre dans ce petit bois » – c’était un jour d’hiver. Il raconte : « J’y suis entré et j’ai trouvé un arbre couvert de nombreuses pêches. J’en ai rempli mes sacs, puis je suis ressorti. » Il me demanda : « Qu’as-tu ramené ? » Je répondis : « Des pêches. » Il s’exclama : « Ô toi à la foi vacillante, si tu avais patienté, tu aurais trouvé des dattes fraîches, comme Marie, fille d’Imrân, en a reçu. »
L’un de ses compagnons se plaignit également de la faim. Ibrahim accomplit alors deux unités de prière, et voilà qu’autour de lui apparurent de nombreuses pièces d’or. Il dit à son compagnon : « Prends-en un dinar. » Celui-ci s’exécuta et acheta de quoi nourrir tout le groupe.
On rapporte aussi qu’Ibrahim travaillait comme journalier. Puis, il allait acheter tantôt des œufs et du beurre, tantôt de la viande rôtie, des « jûdhabât »(1) ou du « khabîs »(2). Il les offrait à ses compagnons alors qu’il demeurait lui-même à jeun. Quand venait l’heure de rompre son jeûne, il mangeait la nourriture la plus simple et se privait de ces mets savoureux afin d’en faire profiter les autres, de les encourager et de renforcer leur lien affectif.
Un jour, al-Awzâ‘î invita Ibrahim ibn Adham et remarqua qu’Ibrahim mangeait peu. Il lui dit : « Pourquoi as-tu si peu mangé ? » Ibrahim répondit : « Parce que toi-même tu as servi peu de nourriture. » Par la suite, Ibrahim prépara un grand repas et invita al-Awzâ‘î, qui lui demanda : « Ne crains-tu pas que ce soit du gaspillage ? » Ibrahim répondit : « Non. Le gaspillage n’est que dans la désobéissance à Dieu. Quant à ce qu’un homme dépense pour ses frères, cela relève de la religion. »
On raconte aussi qu’il moissonna un jour pour vingt dinars. Une fois, lui et l’un de ses compagnons s’assirent chez un hajjâm (coiffeur-spécialiste des ventouses) afin qu’il leur coupe les cheveux et pratique la saignée. Le hajjâm, apparemment agacé, s’occupa d’autres personnes et les délaissa, ce qui contraria le compagnon d’Ibrahim. Lorsqu’il se tourna enfin vers eux, il demanda : « Que voulez-vous ? » Ibrahim répondit : « Je veux que tu rases ma tête et que tu me pratiques les ventouses. » Il s’exécuta. Alors Ibrahim lui remit les vingt dinars et dit : « Je voulais que tu ne méprises plus jamais un pauvre. »
Mudhâ’ ibn ‘Îsâ déclara : « Ibrahim n’a pas surpassé ses compagnons par le jeûne ni par la prière, mais par sa charité et sa générosité. » Ibrahim disait : « Fuyez les gens comme vous fuiriez un lion féroce, mais ne désertez pas pour autant la prière du vendredi ni la prière communautaire. »
Quand Ibrahim voyageait avec l’un de ses compagnons, il discutait volontiers avec lui. Et lorsqu’il assistait à une assemblée, c’était comme si l’on avait un oiseau posé sur la tête de chacun, tant on éprouvait crainte et respect à son égard. Parfois, il veillait toute une nuit d’hiver à converser avec Sufyân al-Thawrî jusqu’à l’aube, et Sufyân se montrait très réservé dans ses propos avec lui.
Un jour, on lui désigna un homme en disant : « C’est le meurtrier de ton oncle maternel. » Ibrahim alla donc à sa rencontre, le salua et lui fit un présent avant de déclarer : « J’ai appris que l’homme n’accède pas au degré de certitude tant que son ennemi même ne se sent pas en sécurité auprès de lui. »
(1) Jûdhabât : spécialité culinaire, souvent à base de farine et de sucre.
(2) Khabîs : sorte de dessert doux, généralement à base de dattes, de semoule ou de farine.