J’ai appris que, le Jour de la Résurrection, on amènera l’homme pauvre et on le fera comparaître devant Dieu. Il lui sera alors dit : « Ô Mon serviteur, pourquoi n’as-tu pas accompli le pèlerinage ? » Il répondra : « Ô Seigneur, Tu ne m’as pas accordé de quoi l’accomplir. » Dieu dira : « Mon serviteur a dit vrai. Conduisez-le au Paradis. » (1)
Il est rapporté d’Ibrâhîm ibn Adham qu’il dit : « J’ai séjourné au Shâm (Grande Syrie) pendant vingt-quatre ans, non pas pour le combat (jihâd) ni pour la garde (ribât), mais seulement afin de me rassasier d’un pain licite. » Il dit aussi : « Il existe deux formes de tristesse : l’une est à ton avantage et l’autre à ta charge. Ta tristesse pour l’au-delà est en ta faveur, alors que ta tristesse pour ce bas monde et ses ornements est contre toi. »
Il dit encore : « L’ascèse (zuhd) comporte trois aspects : l’obligatoire, le recommandé et l’ascèse de préservation. L’obligation consiste à se détacher de l’illicite ; le renoncement aux passions licites est recommandé, et l’abstention vis-à-vis des choses douteuses est la sauvegarde. »
Ibrâhîm et ses compagnons s’imposaient de ne pas aller aux bains, de se priver d’eau fraîche et de chaussures, et ils s’interdisaient même de mettre des épices dans leur sel. Lorsqu’il se trouvait devant une table où se présentait de la nourriture raffinée, il en laissait la meilleure part à ses compagnons et se contentait, quant à lui, de pain et d’olives.
Il disait : « Le peu d’avidité et de convoitise engendre la sincérité et la piété, tandis qu’un trop grand désir et appétit pour ce bas monde provoque l’angoisse et l’impatience. »
Un homme lui offrit un jour un vêtement en disant : « Maître, je souhaite que tu l’acceptes de moi. » Ibrâhîm répondit : « Si tu es riche, je l’accepte ; si tu es pauvre, je ne l’accepte pas. » L’homme déclara : « Je suis riche. » Ibrâhîm demanda : « De combien disposes-tu ? » Il répondit : « De deux mille (pièces). » Ibrâhîm demanda encore : « Souhaiterais-tu en posséder quatre mille ? » – « Oui », répondit-il. Ibrâhîm conclut alors : « Tu es donc pauvre. Je ne l’accepte pas de toi. »
On lui suggéra de se marier. Il répondit : « Si je pouvais divorcer d’avec moi-même, je l’aurais déjà fait. » Il séjourna à La Mecque durant quinze jours, sans rien posséder, n’ayant pour seule subsistance que le sable qu’il mêlait à l’eau. Il pria quinze prières successives avec une seule et même ablution.
Un jour, il mangea quelques morceaux de pain trempés dans l’eau, au bord du cours d’eau (ash-sharî‘a), apportés par Abû Yûsuf al-Ghasûlî. Après les avoir mangés, il alla boire à la rivière, puis revint, s’allongea sur le dos et dit : « Ô Abû Yûsuf, si les rois et les fils de rois connaissaient la félicité dans laquelle nous vivons, ils nous combattraient à l’épée toute leur vie pour nous la ravir. » Abû Yûsuf répondit : « Ces gens ont cherché le repos et la félicité, mais ils ont manqué la voie droite. » Ibrâhîm sourit et lui demanda : « D’où te vient cette parole ? »
Alors qu’il se trouvait à al-Maṣṣîṣa avec un groupe de ses compagnons, un cavalier arriva et demanda : « Lequel d’entre vous est Ibrâhîm ibn Adham ? » On le lui désigna. Il s’approcha et dit : « Ô mon maître, je suis ton serviteur. Ton père est mort, laissant un héritage déposé chez le cadi. Je t’apporte dix mille dirhams pour subvenir à tes besoins jusqu’à ton retour à Balkh, ainsi qu’un cheval et une mule. » Ibrâhîm se tut longuement, puis leva la tête et dit : « Si ce que tu dis est vrai, alors les dirhams, le cheval et la mule sont à toi, et ne le dis à personne. »
On raconte qu’il se rendit ensuite à Balkh et s’empara de l’héritage