Jusqu’à ce qu’ils le conduisent à un Roi dont nul ne partage la souveraineté… (1)
Celui-là est l’Incomparable Créateur des cieux et de la terre, celui qui a ancré les montagnes et qui soumet l’orbite céleste. (2)
Al-Mansur dit alors : « Voici venu le moment où mon terme approche et où s’achève ma vie. » Il avait en effet, avant cela, fait un rêve terrifiant dans son “Palais de l’Éternité” qu’il avait construit et embelli. Il raconta alors à al-Rabi‘ : « Malheur à toi, ô Rabi‘ ! J’ai vu en songe quelque chose qui m’a saisi d’effroi. J’ai vu quelqu’un se tenir à la porte de ce palais, en disant :
« C’est comme si je voyais les habitants de ce palais déjà disparus… et lui-même vidé de ses gens et de ses demeures.
Quant au maître de ce palais, après avoir goûté au bonheur, le voilà rendu à une tombe sur laquelle on entasse des pierres massives. » (3)
Il ne demeura dans ce “Palais de l’Éternité” guère plus d’un an avant de tomber malade sur la route du pèlerinage. Il pénétra à La Mecque gravement souffrant et y mourut la nuit du samedi, au six (ou, selon une autre opinion, au sept) de Dhou al-Hijja. Ses derniers mots furent : « Ô Seigneur, bénis-moi dans la rencontre avec Toi. » D’aucuns rapportent qu’il aurait dit : « Ô mon Seigneur, si j’ai pu Te désobéir en de nombreuses choses, je T’ai néanmoins obéi dans ce qui T’est le plus cher : attester sincèrement qu’il n’est de dieu que Dieu. » Puis il mourut.
L’inscription gravée sur son anneau disait : « Dieu est la confiance du serviteur de Dieu, et en Lui il croit. » Selon la tradition la plus connue, il avait soixante-trois ans à sa mort, dont vingt-deux durant lesquelles il exerça le califat. Il fut enterré à la porte d’al-Ma‘la. – qu'Allah lui fasse miséricorde –
Ibn Jarir (4) rapporte, parmi les élégies composées à sa mémoire, les vers du poète Salm al-Khasir :
« Il est étonnant que deux messagers de mort l’aient annoncé ; comment a-t-on pu prononcer ces mots de sa disparition ?
C’était un roi qui, lorsqu’il luttait un jour contre le temps, faisait tomber celui-ci à ses pieds.
Plût au Ciel que la main qui jeta sur lui la terre ne puisse plus jamais remuer ses doigts !
Alors que les contrées s’étaient soumises à lui par la dureté de son pouvoir et que tout vivant le craignait,
Où est donc le maître de Bagdad (az-Zawrâ’), à qui l’on confia le pouvoir vingt-deux années durant ?
L’homme n’est semblable qu’au tison : lorsque le feu le saisit, il devient braise.
Nulle imploration ni mise en garde ne pouvaient détourner sa volonté, ni aucune intelligence ronger le fil de sa résolution.
Le pouvoir lui remit les rênes de la royauté, et il conduisit ses ennemis sans même un licol.
Quiconque posait sur lui le regard le baissait aussitôt, et l’on voyait les mains, sous l’effet de la crainte, pendre au niveau du menton. »