C’est une forteresse pour le souverain, un soutien pour la religion et pour ce bas-monde, et une source de gloire pour tous deux. Je n’ai jamais passé une seule nuit en y conservant ne serait-ce qu’un seul dinar ou dirham, tant j’éprouve de plaisir à faire don de mes biens, et parce que je sais la récompense abondante qui est liée au fait de les offrir.
Un autre lecteur récita à ses côtés : « Et ne porte pas ta main enchaînée à ton cou, et ne l’étends pas non plus totalement » (al-Isrā’ 29). Il s’exclama alors : « Qu’il est beau l’enseignement dont notre Seigneur nous a instruits ! »
Al-Manṣūr dit : « J’ai entendu ‘Alī ibn ‘Abd Allāh affirmer : “Les maîtres de ce monde sont les généreux, et les maîtres de l’au-delà sont les pieux.” »
Lorsque al-Manṣūr eut décidé d’accomplir le pèlerinage cette année-là – en l’occurrence l’an 158 de l’Hégire –, il convoqua son fils al-Mahdī. Il l’exhorta à faire preuve de bienveillance envers lui-même, sa famille et l’ensemble des musulmans, l’instruisit sur la manière de gérer différentes affaires et de protéger les frontières, et lui adressa d’autres recommandations dont l’exposé serait trop long à détailler. Il lui fit promettre solennellement de ne rien ouvrir des trésors des musulmans avant d’avoir acquis la certitude de son décès, précisant que ces trésors renfermaient des fonds suffisants pour subvenir aux besoins des musulmans pendant dix ans même si aucun impôt n’était perçu. Il le chargea aussi de s’acquitter de ses dettes, qui s’élevaient à trois cent mille dinars, car il n’avait pas jugé juste de les rembourser sur le trésor public. Al-Mahdī respecta intégralement ces recommandations.
Al-Manṣūr se mit en iḥrām pour le ḥajj et la ‘umra depuis al-Ruṣāfa et emmena avec lui une bête pour le sacrifice. Il déclara : « Ô mon fils, je suis né au mois de Dhū al-Ḥijja, et il m’est venu à l’esprit que je mourrais également en Dhū al-Ḥijja. C’est cela qui m’a incité à accomplir le pèlerinage cette année. » Il lui fit ses adieux et reprit sa route. Le mal qui devait l’emporter le saisit durant le voyage, si bien qu’il ne put entrer à La Mecque qu’en étant extrêmement affaibli. Lors de la dernière halte qu’il fit avant d’atteindre la ville, il aperçut, inscrit au cœur de son logement :
« Au nom de Dieu, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux…
Ô Abū Ja‘far, ton trépas est imminent, tes années sont révolues, et l’ordre de Dieu est inéluctable.
Ô Abū Ja‘far, existe-t-il un devin ou un astrologue qui puisse te soustraire aujourd’hui à l’angoisse de la mort ? »
Il convoqua alors les gardiens (ḥajaba) et leur fit lire ce texte, mais ils ne virent rien. Il comprit ainsi qu’on venait de lui annoncer sa fin.
On rapporte également qu’al-Manṣūr eut, en rêve, ou par une voix mystérieuse, ces vers :
« Par le Seigneur de l’immobilité et du mouvement,
Certes, les pièges de la mort sont nombreux.
Ô toi, mon âme, si tu commets le mal ou fais le bien,
C’est à toi seule qu’en revient la conséquence.
Ni l’alternance du jour et de la nuit,
Ni la rotation des astres dans la voûte céleste
Ne se produisent sans transfert de la souveraineté
D’un roi à un autre, lorsque son règne prend fin. »