Nous allons livrer bataille à ceux qui se trouvent en face de nous, puis il tombera entre nos mains. Cela détourna ses compagnons de leur première opinion, et si cette idée avait été concrétisée, l’affaire se serait achevée en leur faveur.
Ensuite, certains dirent : « Creuse un fossé autour de l’armée. » D’autres répondirent : « Cette armée n’a pas besoin d’un fossé autour d’elle. » Il renonça donc à cette proposition. Puis, quelques-uns suggérèrent de lancer une attaque de nuit contre l’armée de ‘Isa ibn Musa (1). Ibrahim déclara : « Je ne suis pas de cet avis. » Cette idée fut donc abandonnée. D’autres encore préconisèrent de diviser son armée en bataillons (karâdîs) afin que, si un bataillon était vaincu, le suivant demeure ferme. D’autres enfin dirent : « Il est préférable de combattre en rangs, selon la parole du Très-Haut : ﴿إِنَّ اللّهَ يُحِبُّ الَّذِينَ يُقَاتِلُونَ فِي سَبِيلِهِ صَفًّا كَأَنَّهُمْ بُنْيَانٌ مَرْصُوصٌ﴾ [As-Saff : 4]. La décision appartient à Dieu et Il réalise ce qu’Il veut. » Et s’ils s’étaient rendus à Koufa en attaquant l’armée de nuit ou en divisant son armée en bataillons, l’affaire se serait alors accomplie pour lui, conformément au décret divin.
Les deux armées s’approchèrent et formèrent leurs rangs à Bâkhumrâ, à seize parasanges de Koufa. Un violent combat y éclata. Humayd ibn Qahtaba, qui commandait l’avant-garde, prit la fuite avec ses hommes. ‘Isa ibn Musa les conjurait au nom de Dieu de rebrousser chemin et de repartir au combat, mais personne ne l’écoutait. ‘Isa ibn Musa tint bon, avec une centaine d’hommes de sa famille. On lui dit : « Écarte-toi de cet endroit, de peur que l’armée d’Ibrahim ne te piétine. » Il répondit : « Par Dieu, je ne bougerai pas d’ici tant que Dieu ne m’aura pas accordé la victoire ou que je ne sois tué sur place. » Al-Mansur (le calife) l’avait averti de ce que lui avait prédit l’un de ses astrologues : selon lui, l’armée d’‘Isa ibn Musa ferait d’abord retraite, puis reprendrait le dessus, et la victoire finale leur reviendrait.
Les fuyards poursuivirent leur route jusqu’à un ruisseau entre deux montagnes, qu’ils ne purent franchir. Ils durent faire demi-tour, tous ensemble. Le premier à revenir fut Humayd ibn Qahtaba, qui avait été le premier à fuir. La confrontation reprit alors avec ardeur entre eux et les hommes d’Ibrahim. Le combat fut féroce, et beaucoup de monde tomba des deux côtés. Finalement, l’armée d’Ibrahim se débanda ; il tint bon avec cinq cents hommes, ou d’après d’autres versions quatre cents, voire quatre-vingt-dix. ‘Isa ibn Musa et ses hommes l’emportèrent, et Ibrahim trouva la mort parmi les nombreux tués. Sa tête fut mêlée à celles de ses compagnons, si bien que Humayd dut apporter les têtes à ‘Isa ibn Musa jusqu’à ce qu’ils reconnaissent celle d’Ibrahim. Ils l’envoyèrent ensuite, avec le messager de la victoire, à al-Mansur.
Avant même l’arrivée de la tête, l’astrologue Naybakht était entré auprès d’al-Mansur et lui avait annoncé la mort d’Ibrahim, mais le calife ne le crut pas. Naybakht lui dit : « Ô Commandeur des croyants, si tu ne me crois pas, alors emprisonne-moi, et si la chose n’est pas telle que je l’ai prédite, tue-moi. » Alors qu’il se trouvait auprès de lui, le messager arriva pour annoncer la défaite de l’armée d’Ibrahim. Lorsque la tête fut présentée, al-Mansur récita le vers de Mu‘aqqir ibn Aws al-Bâriqî :
« Elle déposa son bâton et se fixa en ce lieu,
Tout comme un voyageur s’apaise lorsqu’il rentre chez lui. »
On rapporte aussi que lorsque le calife vit la tête d’Ibrahim, il pleura au point que ses larmes coulèrent sur ce visage, et il dit : « Par Dieu, je détestais en arriver là, mais tu as été éprouvé par ma main, et j’ai été éprouvé par la tienne. » Puis il ordonna que la tête fût exposée sur le marché et gratifia Naybakht l’astrologue et menteur de deux mille jarîb (2).