«Qui sont les califes : nous ou bien les Banû Umayya ?» Il répondit : «Eux furent plus utiles aux gens, tandis que vous êtes plus assidus dans la prière.» Puis il lui donna six mille.
On raconte que Marwân était un homme d’une grande noblesse et d’un grand orgueil, aimant les divertissements et la musique, bien qu’il ait été distrait de ces plaisirs par la guerre.
Ibn ‘Asâkir (1) a rapporté : «J’ai lu, d’après l’écriture d’Abû al-Hasan ‘Alî ibn Muqlid ibn Nasr ibn Munqidh ibn al-Amîr, dans un recueil lui appartenant : Marwân ibn Muhammad écrivit à une esclave qu’il avait laissée à ar-Ramlah lorsqu’il s’enfuit vers l’Égypte :
“Ce que je vois me presse sans cesse à la patience,
Mais je refuse, et ce que je ressens pour toi dans ma poitrine me rapproche.
Il m’était déjà pénible de te savoir passer la nuit séparée de moi par un rideau,
Te voilà maintenant à dix (de distance) de moi !
— Sache, par Dieu, que pour le cœur, le pire serait
Que tu en ajoutes le double et qu’il se fît alors un mois de séparation.
Et ce qui est plus grave encore, par Dieu, c’est ma crainte
Que nous ne nous retrouvions jamais jusqu’à la fin des temps.
Je te pleurerai sans m’épargner mes larmes,
Ni rechercher dans la patience la récompense promise par la patience.”
Certains ont dit : Marwân, alors qu’il fuyait, passa près d’un moine, qui apparut et le salua. Marwân lui dit : «Ô moine, as-tu quelque connaissance du temps ?» Il répondit : «Oui, j’en connais les multiples changements.» Marwân reprit : «Se peut-il que ce bas monde ravale l’homme au rang d’esclave après qu’il en a été le maître ?» Le moine : «Oui.» Marwân poursuivit : «Comment donc ?» Le moine : «Par l’amour qu’il lui porte, son avidité à satisfaire ses passions, son manque de prudence et le fait de ne pas saisir les bonnes occasions. Celui qui aime ce monde en devient l’esclave.» Marwân dit : «Quel est alors le chemin de l’affranchissement ?» Le moine : «Par la haine de ce monde et le détachement à son égard.» Marwân répliqua : «Ceci n’arrivera pas.» Le moine déclara : «Cela arrivera pourtant. Hâte-toi de fuir ce monde avant qu’il ne te prive de ses biens.» Marwân demanda : «Me connais-tu ?» Il répondit : «Oui. Tu es Marwân, roi des Arabes. Tu seras tué au pays des Noirs et enterré sans linceul. Sans la mort qui te recherche, je t’indiquerais un lieu où t’enfuir.»
On rapporte que, dans cette époque, on disait : «C’est “A ben A ben A [ben A]” qui tuera “M ben M ben M.”» Et ils entendaient par là : ‘Abd Allâh ibn ‘Alî [ibn ‘Abd Allâh] ibn al-‘Abbâs tuera Marwân ibn Muhammad ibn Marwân.
D’autres racontent que Marwân, assis un jour alors qu’on l’encerclait de toutes parts, avait un serviteur debout près de lui. S’adressant à quelqu’un parmi ses proches, il s’exclama : «Ne vois-tu pas ce qui nous arrive ? Que de faveurs ne sont pas reconnues, que de bienfaits ne sont pas remerciés, et que de pouvoir n’a pas été soutenu…» Le serviteur lui dit : «Ô Commandeur des croyants, celui qui néglige de petits problèmes jusqu’à ce qu’ils deviennent grands, laisse passer de menues affaires jusqu’à ce qu’elles s’amplifient, et tarde à agir le jour même en remettant tout au lendemain, subit des conséquences encore plus graves que ce que tu vois aujourd’hui.» Marwân répondit : «Cette remarque me blesse davantage que la perte du califat.»
On rapporte que Marwân fut tué le lundi, au treizième jour de Dhû l-Hijja de l’année 132 de l’Hégire, alors qu’il avait dépassé soixante ans et atteint quatre-vingts ans, selon certains. On a toutefois dit aussi qu’il n’aurait vécu que quarante ans, mais la première version est la plus correcte. Son califat dura cinq ans et quelques mois. Il fut le dernier calife de la dynastie omeyyade, et sa mort marqua la fin de leur pouvoir.»