L’argent, les femmes et les enfants turcs, ainsi que les prisonniers qui les accompagnaient, musulmans ou non, étaient si nombreux que leur quantité et leur valeur ne pouvaient être circonscrites tant elles étaient extraordinaires en quantité et en qualité. Or, lorsque Khâqân pressentit sa perte, il poignarda sa femme et la tua. Les musulmans arrivèrent au camp alors qu’elle était encore en train d’agoniser, ses membres tressaillant faiblement. Ils trouvèrent par ailleurs leurs marmites bouillonnant encore de leurs plats. Khâqân s’enfuit avec ceux qui étaient à ses côtés et entra dans l’une des cités où il se retrancha. Il arriva qu’un jour il joua au trictrac (nard) avec l’un des émirs qui le vainquit. Khâqân le menaça alors de lui couper la main. L’émir, courroucé, complota pour le tuer et l’assassina. Les Turcs s’éparpillèrent en différents groupes, s’attaquant et se pillant mutuellement.
Asad envoya un messager à son frère Khâlid pour l’informer de cette victoire et de la mise en déroute de Khâqân. Il lui expédia les tambours de ce dernier, qui étaient de grande taille et dont le son grondait comme le tonnerre, ainsi qu’une partie considérable de ses biens et de ses effets personnels. Khâlid se rendit auprès du commandeur des croyants, Hichâm, pour lui apporter ces présents. Hichâm se réjouit grandement de cette nouvelle et offrit aux messagers des sommes d’argent considérables prélevées sur le Trésor public.
À ce propos, certains poètes ont célébré Asad dans les vers suivants :
« Si tu parcourais la terre en en mesurant l’étendue,
tu en discernerais la longueur et la largeur.
Jamais tu ne rencontrerais dirigeant plus juste ni plus prompt
que l’émir Asad, ni plus énergique.
Il nous a comblés de bienfaits au point qu’ils ont débordé,
il a rassemblé les rangs alors qu’ils étaient dissous.
Khâqân ne lui a échappé qu’en fuyant à bride abattue,
il avait déjà dispersé nombre de ses troupes.
Ô fils de Shurayh, tu as goûté l’amertume,
cette amertume qui guérit le mal de tête des souffrants. »
Au cours de cette année, Khâlid ibn ‘Abd Allâh al-Qasrî fit exécuter al-Mughîra ibn Sa‘îd et plusieurs de ses compagnons, qui s’étaient joints à lui dans son égarement. Mughîra était un sorcier pervers, un chiite malfaisant. Ibn Jarîr rapporte(1) : « Ibn Humayd nous a rapporté, d’après Jarîr, d’après al-A‘mash, lequel a dit : ‘J’ai entendu al-Mughîra ibn Sa‘îd proclamer que, si ‘Alî le voulait, il pourrait ressusciter ‘Ad, Thamûd et toutes les générations passées.’ » Al-A‘mash poursuit : « Mughîra avait pour habitude de se rendre au cimetière pour y prononcer des incantations. L’on y voyait alors apparaître des nuées semblables à des essaims de sauterelles, ou quelque manifestation de ce genre. » Ibn Jarîr(3) mentionne à son sujet d’autres faits qui témoignent de son sorcellerie et de son immoralité. Lorsque Khâlid eut connaissance de ses agissements, il ordonna qu’on lui amène Mughîra et six ou sept autres individus. Khâlid fit dresser son siège dans la mosquée et fit amener de gros fagots de roseaux qu’on imbiba de naphte, puis il contraignit Mughîra à en entourer un de ses bras : celui-ci refusa, si bien qu’on le frappa jusqu’à ce qu’il obéisse. On déversa ensuite le naphte sur sa tête avant d’y mettre le feu, et il en fut de même pour ses compagnons.
Cette même année, un homme appelé Bahlûl ibn Bishr, surnommé Kaththâra, s’insurgea, et des groupes de kharijites se rallièrent à lui.