Il baissa la tête et dit : « Me voici. » Elle reprit : « Récite-moi tel et tel passage de tes poèmes, ceux qui dégagent une certaine tendresse et compassion. » Il répondit : « Je ne m’en souviens pas, mais je me rappelle plutôt tel et tel autre vers. » Il évita alors ce qu’elle demandait et se mit à lui réciter un poème en l’honneur d’al-Hajjaj. Elle insista : « Ce n’est pas cela que je veux, je souhaite réellement tel poème. » Mais de nouveau, il s’en détourna et lui récita des vers sur al-Hajjaj, jusqu’à ce que la séance fût terminée. Al-Hajjaj lui lança alors : « Que Dieu te récompense ! Tu n’as voulu être rien d’autre que généreux et magnanime. »
Abou ‘Akrama (1) raconta : « J’ai un jour récité à un Bédouin un vers de Jarir ibn al-Khatfa :
« أبدِّلَ الليلُ لا تَسْري كواكبُهُ … أو طالَ حتى حَسِبْتُ النَّجْمَ حَيْرانا »
Le Bédouin me répondit : “C’est fort beau dans son sens, je cherche toutefois refuge auprès de Dieu contre une telle situation. Mais je te déclamerai, pour ma part, un poème qui exprime l’inverse :
« وليلٍ لم يُقَصِّرْهُ رُقادٌ … وقصَّرهُ لنا وَصْلُ الحبيبِ
Les délices de l’amour y ont fleuri au point… d’en cueillir les fruits tout près de nous.
Dans une assemblée de plaisir, nous n’abordâmes… ni plainte ni reproche des péchés.
Nous craignîmes d’en briser le charme en parlant… alors nos regards traduisaient ce que nos cœurs ressentaient. »
Je lui dis : “Donne-m’en davantage.” Il répondit : “De cela, c’en est assez pour toi ; mais je vais te réciter autre chose.” Et il me déclama :
« وكنتُ إذا عقدتُ حِبالَ قومٍ … صحبتُهُمُ وشيمتيَ الوفاءُ
فأُحسنُ حينَ يُحسنُ مُحسنوهمْ … وأجتنبُ الإساءةَ إنْ أساؤوا
أشاءُ سوى مشيئتهمْ فآتي … مشيئتَهمْ وأتركُ ما أشاءُ »
Ibn Khallikân (3) dit : « Jarir était, selon l’opinion la plus répandue, plus talentueux qu’al-Farazdaq. Le vers le plus fier que Jarir ait composé est le suivant :
« إذا غَضبتْ عليكَ بنو تميمٍ … حسبتَ الناسَ كلَّهمُ غِضابا »
On rapporte qu’un homme lui demanda un jour : “Qui est le plus grand poète ?” Jarir lui prit alors la main et l’emmena auprès de son père. Celui-ci était en train de téter directement le pis d’une chèvre. Jarir l’appela, l’autre se leva, le lait dégoulinant sur sa barbe. Jarir demanda alors à son interlocuteur : “Le vois-tu ?” Il répondit : “Oui.” Puis : “Le connais-tu ?” Il répondit : “Non.” Jarir lui déclara : “C’est mon père. Il boit ainsi directement à la chèvre pour ne pas la traire ; car, si l’on entendait le bruit du lait qui s’écoule, les voisins viendraient lui en demander. Or, le plus grand poète est celui qui fut capable de se mesurer fièrement à quatre-vingts poètes en revendiquant un tel père… et qui les a tous vaincus.” (4)
Il y eut en effet entre Jarir et al-Farazdaq de nombreuses joutes et charges mutuelles, trop longues à rapporter. Et Jarir mourut en l’an