Abû Bakr ibn Durayd a dit : « Al-Achnândânî nous a rapporté, d’après at-Tawwazî (1), lui-même d’après Abû ʿUbayda, d’après ʿUthmân al-Battî, qui a déclaré : “J’ai vu Jarîr, et ses lèvres ne cessaient de répéter la glorification (tasbîh). Je lui ai alors demandé : ‘À quoi cela te sert-il alors que tu calomnies une femme mariée et vertueuse ?’ Il répondit : ‘Gloire à Dieu, louange à Dieu, il n’est de divinité que Dieu, Dieu est le plus grand ! Les bonnes actions effacent bel et bien les mauvaises : c’est une promesse sincère de Dieu (2).’” »
Hishâm ibn Muḥammad al-Kalbî rapporte de son père : « Un homme issu de la tribu des Banû ʿUdhra se présenta devant ʿAbd al-Malik ibn Marwân pour le louer par un poème, tandis que les trois poètes Jarîr, al-Farazdaq et al-Akhtạl se trouvaient auprès de lui. L’homme du désert ne les reconnut pas. Alors ʿAbd al-Malik lui demanda : “Connais-tu le vers le plus cinglant qu’aient prononcé les Arabes à l’époque de l’Islam ?” Il répondit : “Oui, c’est un vers de Jarîr :
Faghudda al-ṭarfa innaka min Numayrin … fa-lâ Kaʿban balaġta wa-lâ Kilâbâ
(‘Baisse les yeux, car tu es de la tribu de Numayr… Tu n’as atteint ni Kaʿb ni Kilâb.’)”
ʿAbd al-Malik dit : “Tu as bien répondu. Connais-tu à présent le vers le plus laudatif prononcé à l’époque de l’Islam ?” L’homme répondit : “Oui, c’est un vers de Jarîr :
Alastum khayra man rakiba al-maṭâyâ … wa-andâ al-ʿâlamîna buṭûna râḥ
(‘N’êtes-vous pas les meilleurs parmi ceux qui chevauchent leurs montures ? Et les plus généreux des hommes quand il s’agit de prodiguer leurs largesses ?’)”
ʿAbd al-Malik reprit : “Tu as visé juste. Connais-tu le vers le plus délicat (ou le plus tendre) prononcé à l’époque de l’Islam ?” Il répondit : “Oui, c’est un vers de Jarîr :
Inna al-ʿuyûna allatî fî ṭarfihâ maraḍun … qatalnanâ thumma lam yuḥyîna qatlânâ
yaṣraʿna dhâ al-lubbi ḥattâ lâ ḥarâka bihi … wa-hunna aḍʿafu khalqi Allâhi arkânâ
(‘En vérité, ces yeux dont le regard est souffrant nous ont anéantis, puis ils ne nous ont pas rendus la vie après nous avoir tués. Ils terrassent l’homme doué de raison au point qu’il ne puisse plus bouger, bien qu’ils soient les membres les plus faibles de la création de Dieu.’)”
ʿAbd al-Malik conclut : “C’est bien. Mais connais-tu Jarîr en personne ?” Il répondit : “Non, par Dieu, et je me languis de le rencontrer.” ʿAbd al-Malik montra alors : “Voilà Jarîr, et voici al-Farazdaq, et voilà al-Akhtạl.” Aussitôt, l’homme du désert récita :
Faḥayyâ al-ilâha Abâ Ḥazrata (3) … wa-argama anfaka yâ Akhtạlu
wa-jadda al-farazdaqi atʿis bihi … wa-daqqa khayâshîmahu al-jandalu
(‘Que Dieu salue Abû Ḥazra (3) … et qu’Il humilie ton visage, ô Akhtạl ! Puisse le grand-père d’al-Farazdaq être maudit, et puissent les pierres lui briser le nez !’)
Al-Farazdaq déclama alors :
Yâ arghama Allâhu anfan anta ḥâmiluhu … yâ dha al-khanâ wa-maqâli al-zûri wa-l-khaṭali
mâ anta bi-l-ḥakami al-turḍâ ḥukûmatuhu … wa-lâ al-aṣîli wa-lâ dhî al-raʾyi wa-l-jadali
(‘Puisse Dieu humilier le nez que tu portes, ô toi qui n’es que grossièreté, mensonge et ineptie ! Tu n’es pas un juge dont on approuverait le verdict, tu n’as rien du noble ni de l’homme de raison et d’argument.’)
Enfin, al-Akhtạl prit la parole :
Yâ sharra man ḥamlat sâqun ʿalâ qadam … mâ mithlu qawlika fî al-aqwâmi yuḥtamal
(‘Ô le plus misérable de tous ceux qu’une jambe a portés sur un pied, de tels propos sont intolérables parmi les gens !’)”