Alors, vos cœurs deviennent durs et vous vous soumettez à votre ennemi. Par Dieu, jamais l’espoir n’est accordé à celui qui ne sait pas s’il atteindra le soir après avoir vu le matin, ou le matin après avoir vu le soir ; il se peut même que la mort et son destin le surprennent à l’improviste. Seul celui qui est certain d’être sauvé du châtiment de Dieu et des affres du Jour de la Résurrection peut connaître la sérénité. Quant à celui qui, dans ce monde, ne soigne une plaie qu’il ne se blesse ailleurs, comment pourrait-il être tranquille ?
Je cherche refuge auprès de Dieu de vous prescrire ce dont je m’abstiens moi-même, et de voir ainsi mon marché se solder par une perte et ma misère se révéler le jour où seules la vérité et la sincérité seront profitables. Puis il pleura jusqu’à ce que nous crûmes qu’il allait rendre l’âme ; la mosquée et ses alentours résonnèrent de pleurs et de lamentations.
Il raconta : « Je partis alors auprès de mes deux compagnons et leur dis : “Rédigez des vers différents de ceux que nous écrivions pour ‘Umar et ses pères, car c’est un homme d’un autre ordre, non un homme de ce bas-monde.” »
Ensuite, Maslama nous obtint une audience auprès de lui un vendredi. Lorsque nous entrâmes, je le saluai puis je dis :
« Ô Commandeur des croyants, le séjour a été long et nous avons peu profité, et les délégations arabes racontent que vous nous avez reçus avec rudesse. » Il répondit :
« “En vérité, les aumônes ne sont destinées qu’aux pauvres et aux nécessiteux” [At-Tawba : 60], et il récita le verset. Si vous êtes de ceux-là, on vous en donnera, sinon vous n’y avez aucun droit. »
Je dis : « Ô Commandeur des croyants, je suis indigent, voyageur et en situation de détresse. » Il me demanda : « N’êtes-vous pas chez Abou Sa‘id ? » — c’est-à-dire Maslama ibn ‘Abd Al-Malik. Nous répondîmes : « Oui. » Il dit : « Celui qui est chez Abou Sa‘id n’a pas à revenir chez moi. » Je répliquai : « Accorde-moi la permission de te réciter quelques vers, ô Commandeur des croyants. » Il dit : « Fais-le, mais ne prononce rien d’autre que la vérité. »
Je lui récitai alors ces vers :
« Tu as gouverné sans insulter ‘Alî, sans effrayer
Un innocent, et tu n’as pas suivi le conseil d’un criminel.
Tu as confirmé par l’action la parole que tu avais donnée,
Au point que tout Musulman s’en est réjoui.
Certes, il suffit à l’homme, après ses égarements,
De toucher au redressement manifeste, tel un bois tordu qu’on redresse.
La vie d’ici-bas s’est parée de ses atours pour te séduire,
T’offrant la vision d’un bras ou d’un poignet découvert.
Parfois elle scintille d’un œil languissant,
Et te sourit avec l’éclat de perles finement ordonnées.
Mais tu t’en es détourné, écœuré, comme si elle t’avait
Abreuvé d’un breuvage mêlé de poison et d’amertume.
Et pourtant tu étais à l’abri de ses écueils,
Sur sa mer aux vagues écumeuses et débordantes,
Sans jamais cesser de désirer toute noble conquête
Que tu atteignais en gravissant les sommets.
Puis la royauté te fut accordée sans que nul
Chercheur de ce bas-monde n’eût lieu d’ajouter un mot.
Tu as délaissé ce qui périt, fût-ce plaisant à l’œil,
Et tu as préféré ce qui demeure, d’une résolution inébranlable.
Tu as malmené l’éphémère et t’es retroussé les manches pour ce qui t’attend,
Le jour redoutable qui s’approche,
Et maintenant que tu es calife, nul ne te protège hormis Dieu,
Ni dans les biens que tu conserves, ni quant au sang que tu préserves. »