Abd al-Malik lui dit : « N’aurais-tu pas pu dire, comme al-Aʿshâ l’avait dit à Qays ibn Maʿdîkarib :
“Quand s’avance une troupe compacte,
Grise, dont l’assaut inspire la crainte à ceux qui la repoussent (1),
Tu étais le premier rang, sans porter de bouclier :
L’épée à la main, tu frappais vaillamment ses champions (2).”
Il répondit : « Ô Commandeur des croyants, il l’a dépeint dans son imprudence, tandis que je t’ai décrit dans ta fermeté. »
Un jour, il se rendit auprès d’Abd al-Malik, qui se préparait alors à partir combattre Muṣʿab ibn al-Zubayr. Il lui dit : « Malheur à toi, ô Kuthayyir ! Je me suis souvenu à l’instant de ton poème ; si tu le récites correctement, je te laisserai fixer toi-même ta récompense. » Il répondit : « Ô Commandeur des croyants, c’est comme si, lorsque tu as fait tes adieux à ʿAtikah bint Yazîd, elle s’était mise à pleurer à l’idée de ta séparation, et que ses proches, en la voyant pleurer, fussent émus à leur tour, te rappelant alors mes vers :
“Quand il projette de partir en expédition, rien ne fléchit sa détermination,
Fût-ce une noble épouse au cou paré de perles.
Elle voulut l’en dissuader ; voyant qu’elle n’y parviendrait pas,
Elle pleura, et ses gens pleurèrent avec elle (3).”
Il déclara : « Tu as vu juste ; dis-moi la récompense que tu désires. » Kuthayyir répondit : « Cent chamelles triées parmi les tiennes les plus remarquables. » Il répondit : « Elles sont à toi. »
Lorsque Abd al-Malik se mit en route vers l’Irak, il posa un jour le regard sur Kuthayyir ʿIzza qui semblait soucieux. Il dit : « Amenez-le-moi. » Quand on l’amena, il lui demanda : « Si je te dis ce à quoi tu es en train de penser, m’accorderas-tu ce que je réclamerai ? » Il répondit : « Oui, par Dieu. » — « Par Dieu ? » — « Par Dieu ! » Alors Abd al-Malik déclara : « Tu penses en toi-même : “Voici un homme qui n’est pas de mon obédience, et il part combattre un autre homme qui n’est pas de mon obédience ; si je suis touché par une flèche perdue émanant de l’un ou de l’autre, je perdrai à la fois ce monde et l’autre.” » Il s’exclama : « Oui, par Dieu, ô Commandeur des croyants ! Fixe donc toi-même ce qui te convient. » Il répondit : « Ce que je veux, c’est te renvoyer auprès des tiens et te gratifier d’un généreux cadeau. » Il lui donna alors de l’argent et l’autorisa à partir.
Ham mâd ar-Râwiyah a rapporté ces propos de Kuthayyir ʿIzza : « Avec al-Ahwas et Nuṣayib, nous nous rendîmes auprès de ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzîz au moment où il accéda au califat, car nous avions partagé sa compagnie et vécu avec lui [lorsqu’il était à Médine]. Chacun de nous s’imaginait qu’il nous associerait à son pouvoir. Ainsi cheminions-nous, le pas fier, jusqu’à ce que nous parvînmes à Khunâṣirah et vîmes ses étendards. Maslamah ibn ʿAbd al-Malik nous accueillit et nous dit : “Qu’est-ce qui vous amène ? Ne savez-vous pas que celui que vous venez voir n’aime ni la poésie ni les poètes ?” Nous en fûmes consternés. Pourtant, Maslamah nous hébergea, nous alloua des vivres, nourrit nos montures, et nous restâmes quatre mois chez lui, sans qu’il puisse obtenir l’autorisation de nous faire entrer auprès de ʿUmar.
Un vendredi, je m’approchai du calife pour écouter son prêche et le saluer après la prière. Je l’entendis dire dans son sermon :
“Tout voyage nécessite inéluctablement des provisions ; préparez donc, pour la route qui vous mènera de ce monde à l’autre, les provisions de la piété. Agissez comme si vous contempliez déjà ce que Dieu a préparé pour vous, châtiment comme récompense, afin de ressentir à la fois désir et crainte. Ne laissez pas le temps vous sembler long…””