Hishâm lui écrivit alors : « Qu’Allah fasse que mon jour précède le tien, et que mes enfants disparaissent avant les tiens, car il n’y a aucun bien à vivre après toi. »
Yazîd, quant à lui, aimait une concubine parmi ses favorites, nommée Ḥabâba – avec redoublement de la première consonne “b”, bien que d’aucuns disent qu’elle se prononçait de façon allégée – et dont le véritable nom était al-ʿÂliya. Elle était d’une grande beauté. Il l’avait achetée à l’époque de son frère Sulaymân ibn ʿAbd al-Malik, pour quatre mille dinars, à ʿUthmân ibn Sahl ibn Ḥunayf.
Son frère Sulaymân lui avait alors dit : « J’ai failli mettre Yazîd sous tutelle (1). » C’est pourquoi il la revendit.
Lorsque le califat échut à Yazîd, un jour, sa femme Saʿda lui demanda : « Ô Commandeur des croyants, reste-t-il dans ton esprit quelque chose des biens de ce monde ? » Il répondit : « Oui, Ḥabâba. » Alors son épouse l’acheta et la prépara pour lui, l’habilla et la fit asseoir derrière un rideau. Puis elle lui dit encore : « Ô Commandeur des croyants, reste-t-il dans ton esprit quelque chose des biens de ce monde ? » Il répondit : « Ne t’ai-je pas dit que c’était Ḥabâba ? » Elle répliqua : « La voici ! » Elle la lui présenta, puis les laissa seuls. Dès lors, la jeune femme obtint sa faveur, tout comme l’épouse de Yazîd.
Un jour, il déclara : « J’aimerais me retirer seul avec Ḥabâba dans un palais, pendant un certain temps, sans que quiconque nous y accompagne. » Il exauça son désir et s’enferma avec elle dans ce palais, qui était somptueusement aménagé de diverses tentures et tapis luxueux et où tout abondait. Il se trouvait ainsi avec elle dans le plus grand bonheur et la plus parfaite quiétude. Ils avaient devant eux des raisins dont ils mangeaient, quand il lui lança, en s’amusant, un grain de grenade – certains disent un grain de raisin – alors qu’elle était en train de rire. Elle s’étouffa et mourut. Après cela, il demeura plusieurs jours à l’embrasser et à poser ses lèvres sur les siennes tandis qu’elle était morte, jusqu’à ce qu’elle se corrompît et dégageât une odeur nauséabonde. Finalement, il ordonna qu’on l’enterre, non sans mal. Après l’inhumation, il passa plusieurs jours à hanter son tombeau avec désolation, puis il rentra chez lui.
Plus tard, il retourna sur sa tombe et s’arrêta devant elle en récitant :
« Si ton âme se détourne de toi ou renonce à la jeunesse,
ce n’est que le désespoir qui la pousse, et non la fermeté.
Et tout ami qui me rend visite (2)
s’écrie que, par ta faute, ce présage doit se réaliser aujourd’hui ou demain. »
Ensuite, il s’en revint chez lui, et ne quitta plus sa demeure jusqu’à ce que son propre cercueil en fût sorti. Il était atteint de tuberculose (3).
C’était dans la région du Sawâd, le Sawâd du Jourdain, un vendredi, cinq jours avant la fin de Shaʿbân de cette année-là, c’est-à-dire l’an 105 de l’Hégire.
Son califat dura quatre ans et un mois, selon ce qui est le plus répandu. Certains disent qu’il fut de durée moindre. Quant à son âge, on prétend qu’il avait trente-trois ans, ou trente-cinq, ou trente-six, ou encore trente-huit ou trente-neuf ; d’autres soutiennent qu’il atteignit quarante ans. Allah seul le sait.