Puis arriva l’an quatre-vingt-seize (de l’Hégire). Cette année-là, Qutaiba ibn Muslim (que Dieu lui fasse miséricorde) conquit Kachgar (1) dans le pays de Chine, et il envoya des émissaires au roi de Chine pour le menacer et le mettre en garde, jurant par Dieu qu’il ne rebrousserait pas chemin avant de fouler son territoire, de marquer du sceau ses rois et ses notables, et de percevoir leur tribut s’ils n’embrassaient pas l’islam.
Les émissaires entrèrent chez le plus grand roi de ce pays, dans une cité immense, dont on raconte qu’elle possédait quatre-vingt-dix portes dans sa muraille extérieure. On l’appelait Khan Balq, réputée être l’une des villes les plus imposantes, dotée de vastes ressources, d’importantes activités commerciales et de grandes richesses. Il est dit que, malgré l’étendue du royaume de l’Inde, celui-ci ne serait qu’un grain de beauté dans l’empire de Chine, tant ce dernier est autonome, regorgeant de biens et de denrées, au point que les Chinois n’ont nul besoin de voyager dans d’autres royaumes, tandis que les autres peuplades dépendent du commerce et des richesses de la Chine. Tous les rois environnants s’acquittent même d’un tribut auprès du roi de Chine, terrifiés par sa domination et l’ampleur de ses armées en hommes et en équipements.
Quoi qu’il en soit, lorsque les émissaires furent introduits devant le roi de Chine, ils virent un très vaste royaume, solidement fortifié, parcouru de fleuves, doté de marchés foisonnants et d’une grande beauté. Ils pénétrèrent auprès de lui dans une citadelle gigantesque, comparable à une grande ville en soi. Alors le roi s’adressa aux émissaires :
« Qui êtes-vous ? » — Ils étaient trois cents, menés par un certain Hibayra (2). Le roi dit alors à son interprète : « Demande-leur : qui êtes-vous et que voulez-vous ? » Ils répondirent : « Nous sommes les envoyés de Qutaiba ibn Muslim. Il t’appelle à embrasser l’islam. Si tu refuses, alors tu dois t’acquitter d’un tribut. Et si tu ne le fais pas non plus, ce sera la guerre. » Le roi, irrité, ordonna de les conduire dans une demeure et les y laissa.
Le lendemain, il les fit revenir et leur demanda : « Comment rendez-vous un culte à votre Dieu ? » Ils prièrent alors selon leur coutume, se prosternant et s’inclinant. Cela fit rire le roi, qui leur demanda ensuite : « Comment vivez-vous dans vos demeures ? » Les émissaires mirent alors leurs vêtements de tous les jours. Le roi les renvoya aussitôt.
Le jour suivant, il les fit de nouveau appeler et leur demanda : « Comment vous présentez-vous devant vos propres rois ? » Les émissaires revêtirent alors leurs plus beaux habits ornés de soieries, coiffèrent leurs turbans, portèrent leurs manteaux somptueux pour se présenter au roi. Le souverain leur dit alors de repartir, et se tourna vers ses conseillers : « Que pensez-vous de ces hommes ? » Ils répondirent : « Leur tenue d’aujourd’hui ressemble bien plus à celle d’hommes de valeur que celle d’hier, et pourtant ce sont les mêmes personnes. »
Quand arriva le troisième jour, le roi envoya encore chercher les émissaires : « Comment vous préparez-vous à affronter un ennemi ? » Les envoyés s’équipèrent alors de leurs armes, arborant casques et cottes, ceignant leurs épées, portant arcs (3) et lances, puis montèrent à cheval et s’avancèrent vers le roi. Ils paraissaient tels des montagnes en marche. Lorsqu’ils furent tout proches, ils plantèrent leurs lances et s’avancèrent vers le roi en relevant leurs vêtements de dessous, prêts au combat. On leur intima de s’arrêter – car l’effroi gagna les habitants de la Chine devant un tel spectacle – et ils rebroussèrent chemin, remontèrent à cheval, reprirent leurs lances et lancèrent leurs montures comme s’ils se poursuivaient entre eux. Alors le roi déclara