[Paragraphe 1]
On craint qu’on ait rapporté de lui certaines choses avec exagération, car les chiites le détestaient grandement pour diverses raisons. Ils ont peut-être altéré certains de ses propos et ajouté, à ce qu’ils racontent à son sujet, des horreurs et des infamies. Il est cependant rapporté qu’il observait scrupuleusement l’interdiction des boissons enivrantes, récitait fréquemment le Coran, évitait les interdits et n’était pas connu pour un quelconque comportement immoral vis-à-vis des femmes, même s’il était prompt à faire couler le sang. Dieu (exalté soit-Il) est plus savant quant à la vérité et à la réalité des choses, aux secrets des cœurs et aux intentions cachées.
[J’ai dit : ce qui fut reproché à al-Hajjâj et qui est vérifié parmi ses actes, c’est qu’il répandait le sang. Cela seul suffit comme châtiment auprès de Dieu, qu’Il soit exalté. Toutefois, il était attentif au combat (jihâd) et à la conquête de territoires. Il faisait preuve de générosité à l’égard de ceux qui apprenaient le Coran, au point de leur donner beaucoup d’argent pour cela. On raconte qu’à sa mort, il ne laissa que trois cents dirhams. Dieu sait mieux.]
[Paragraphe 2]
Al-Muʿafâ ibn Zakariyyâ al-Jarîrî, connu sous le nom d’Ibn Tarârâ al-Baghdâdî, a rapporté :
« Muḥammad ibn al-Qâsim al-Anbârî nous a transmis, son père l’ayant rapporté de Aḥmad ibn ʿUbayd, lui-même l’ayant reçu de Hishâm ibn Muḥammad ibn al-Sâʾib al-Kalbî, ce dernier ayant rapporté de ʿAwânah ibn al-Ḥakam al-Kalbî, qu’Anas ibn Mâlik entra auprès d’al-Ḥajjâj ibn Yūsuf. Quand il se présenta devant lui, al-Ḥajjâj lui dit :
“Eh, eh, ô ‘Unays ! Un jour tu étais avec ‘Alî, un jour avec Ibn al-Zubayr, et un autre jour avec Ibn al-Ashʿath. Par Dieu, je t’arracherai comme on arrache une brebis, et je t’écraserai comme on écrase la colle.”
Anas répondit : “Parle-t-on bien de moi, ô émir ? Que Dieu te préserve.”
Al-Ḥajjâj lui répliqua : “C’est bien à toi que je m’adresse ; que Dieu te frappe de surdité !”
Alors Anas dit : “Nous appartenons à Dieu et c’est vers Lui que nous revenons. Par Dieu, si ce n’était pour mes petits enfants, je ne me soucierais guère de la manière dont on me tuerait ni de celle dont je mourrais.” Puis il sortit de chez al-Ḥajjâj et écrivit à ‘Abd al-Malik ibn Marwân pour lui rapporter les propos qu’al-Ḥajjâj avait tenus à son égard.
Lorsque ‘Abd al-Malik lut la lettre d’Anas, il entra dans une grande colère et s’en étonna fort, trouvant la chose grave de la part d’al-Ḥajjâj. La lettre d’Anas à ‘Abd al-Malik disait :
“Au nom de Dieu, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux : de la part d’Anas ibn Mâlik à ‘Abd al-Malik ibn Marwân, Commandeur des croyants. Après quoi, sachez qu’al-Ḥajjâj m’a tenu des propos injurieux et m’a fait entendre des paroles odieuses, alors que je ne le méritais pas. Empêchez-le donc d’aller plus loin, car j’ai servi le Messager de Dieu (que la paix et la bénédiction soient sur lui) et je l’ai accompagné. Que la paix soit sur vous, ainsi que la miséricorde de Dieu et Sa bénédiction.”
[Paragraphe 3]
‘Abd al-Malik envoya alors Ismâʿîl ibn ʿUbayd Allâh ibn Abî al-Muhâjir – qui était l’ami d’al-Ḥajjâj – et lui remit deux lettres en disant :
“Prends ces deux lettres, enfourche la monture de poste à destination de l’Irak, et commence par Anas ibn Mâlik, le Compagnon du Messager de Dieu (que la paix et la bénédiction soient sur lui). Remets-lui ma lettre et transmets-lui mes salutations, puis dis-lui : ‘Ô Abû Ḥamzah, j’ai adressé à ce maudit al-Ḥajjâj une lettre qui, une fois lue, le rendra plus obéissant envers toi que ta propre servante.’ ”
Le contenu de la lettre d’‘Abd al-Malik à Anas ibn Mâlik était :
“Au nom de Dieu, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux : de la part d’‘Abd al-Malik ibn Marwân à Anas ibn Mâlik, serviteur du Messager de Dieu (que la paix et la bénédiction soient sur lui). Après quoi, j’ai lu ta lettre et j’ai compris ce que tu rapportes au sujet d’al-Ḥajjâj. Je ne l’ai pas mandaté pour te porter préjudice ni ne lui ai ordonné de t’offenser. S’il récidive, transmets-le-moi aussitôt et j’exercerai ma sanction contre lui, tout en te garantissant mon soutien. Que la paix soit sur toi.”