Muhammad ibn Aḥmad ibn Abī Khalaf nous relata (selon Sufyān (1), d’après Sālim ibn Abī Ḥafṣa) le récit suivant :
« Lorsque Saʿīd ibn Jubayr fut amené devant al-Ḥajjāj, celui-ci lui dit : “Es-tu le ‘malheureux fils du Brisé’ (ash-Shaqī ibn Kasīr) ?”
Saʿīd répondit : “Non ! Je suis Saʿīd ibn Jubayr (l’Heureux fils de Jubayr).”
Al-Ḥajjāj répliqua : “Je te tuerai !”
Saʿīd dit : “Je serai alors comme ma mère m’a nommé : ‘Heureux’ !”
Al-Ḥajjāj poursuivit : “Tu es devenu malheureux, et ta mère l’est autant que toi.”
Saʿīd répliqua : “La décision ne t’appartient pas.”
Puis il ordonna : “Tranchez-lui la tête.”
Saʿīd demanda : “Laissez-moi accomplir deux unités de prière.”
Al-Ḥajjāj déclara : “Tournez-le vers la qibla des chrétiens !”
Alors Saʿīd récita : « où que vous vous tourniez, là est la face de Dieu » (Coran 2 : 115).
Il dit ensuite : “Je me réfugie auprès du Tout Miséricordieux contre toi, comme l’a fait Marie.”
Al-Ḥajjāj répliqua : “Qu’a-t-elle invoqué ?”
Saʿīd répondit : « Elle a dit : “Je me réfugie auprès du Tout Miséricordieux contre toi, si tant est que tu sois pieux.” » (Coran 19 : 18)
Sufyān précise qu’après cet épisode, al-Ḥajjāj ne tua plus qu’un seul homme.
Dans une autre version, al-Ḥajjāj déclara à Saʿīd : “Je vais te troquer contre un feu ardent.” Saʿīd répondit : “Si je savais que cela dépende de toi, je t’aurais pris pour dieu.” Dans un autre récit, quand il s’apprêta à le tuer, il ordonna : “Tournez-le vers la qibla des chrétiens !” Saʿīd récita : « où que vous vous tourniez, là est la face de Dieu » (Coran 2 : 115). Puis al-Ḥajjāj dit : “Frappez-le contre le sol !” Saʿīd récita : « C’est d’elle que Nous vous avons créés, à elle Nous vous ferons retourner, et d’elle Nous vous ferons surgir une autre fois » (Coran 20 : 55). Alors al-Ḥajjāj dit : “Égorgez-le, car il ne cesse de se protéger par les versets de Dieu depuis tout à l’heure !” Saʿīd invoqua : “Ô Seigneur, ne lui donne de pouvoir sur personne après moi.” Abū Nuʿaym a rapporté de nombreuses paroles sur le martyre de Saʿīd ibn Jubayr, dont la plus fiable est celle-ci. Dieu est plus savant (2).
Nous avons déjà décrit en détail comment al-Ḥajjāj le mit à mort. Il existe des récits singuliers au sujet de cet événement, dont la plupart ne sont pas reconnus comme authentiques. Peu après cette exécution, al-Ḥajjāj fut frappé d’un châtiment soudain et succomba rapidement au décret de Dieu, le Puissant, le Capable, comme nous le mentionnerons à propos de sa mort, l’année suivante. On dit qu’il ne vécut plus que quinze jours après cet acte, ou quarante jours, ou encore six mois ; Dieu le sait mieux. Cette affaire vint troubler la vie d’al-Ḥajjāj, que ce soit dans son sommeil comme dans sa veille.
Les avis divergent quant à l’âge de Saʿīd ibn Jubayr (qu’Allāh lui fasse miséricorde) au moment de son exécution. Certains disent qu’il avait quarante-neuf ans (3), d’autres qu’il en avait cinquante-sept. Dieu est plus savant. Abū al-Qāsim al-Lālakāʾī affirme qu’il fut mis à mort en l’an 95 de l’Hégire, tandis qu’Ibn Jarīr situe sa mort en l’an 94. Dieu est plus savant.
[J’ajoute ici quelques belles paroles attribuées à Saʿīd ibn Jubayr, que j’ai souhaité rapporter :
“Le meilleur degré de la crainte révérencielle consiste à craindre Dieu au point de s’écarter de la désobéissance et de s’engager dans l’obéissance ; voilà la crainte bénéfique. Le rappel (dhikr) signifie en réalité obéir à Dieu : celui qui Lui obéit L’a bel et bien évoqué, tandis que celui qui Lui désobéit ne saurait Le rappeler, eût-il multiplié les formules de glorification ou la récitation du Coran.”
On lui demanda : “Qui est la personne la plus dévote ?” Il répondit : “Celui qui a commis des péchés, et qui, chaque fois qu’il s’en souvient, considère son propre acte (vertueux) comme insignifiant.”
Un jour, al-Ḥajjāj lui dit : “Malheur à toi !” Il répondit : “Le véritable malheur est pour celui qui sera écarté du Paradis et jeté en Enfer.”
Al-Ḥajjāj s’écria : “Tranchez-lui la tête !” Alors Saʿīd proclama : “J’atteste qu’il n’y a de Dieu que Dieu, et que Muḥammad est le Messager de Dieu. Je te confie ce témoignage, jusqu’à ce que je te retrouve le Jour de la Résurrection, me voici…” ]