Il se tenait sur la muraille et se mit à invectiver Qutayba. Un homme parmi les musulmans lui décocha alors une flèche qui lui creva l’œil, lequel ressortit par l’arrière de son crâne. Il mourut par la suite, et Qutayba offrit dix mille (pièces) à celui qui l’avait atteint. Au matin, ils lancèrent de nouveau des projectiles au moyen de catapultes, ouvrant une autre brèche par laquelle les musulmans montèrent. Ils échangèrent alors des flèches avec les gens de la ville.
Les Turcs dirent à Qutayba : « Retire-toi de chez nous aujourd’hui, et nous conclurons la paix avec toi demain. » Il se replia donc et, le lendemain, ils s’engagèrent par traité à lui verser chaque année deux millions et cent mille (pièces). De plus, ils devaient lui livrer cette année-là trente mille esclaves, sans qu’aucun ne soit enfant, vieillard ni porteur d’un quelconque défaut. Dans un autre récit, il est question de cent mille esclaves (1). Ils acceptèrent également de remettre à Qutayba les parures des idoles et ce qui se trouvait dans les temples du feu, sous réserve que la ville soit vidée de ses combattants pour que Qutayba y construise une mosquée, y installe un minbar (chaire) sur lequel il prononcerait le prêche, qu’il y prenne son repas puis s’en aille.
Ils acceptèrent cela. Lorsque Qutayba pénétra dans la ville, il était accompagné de quatre mille combattants aguerris. Il y accomplit la prière, prononça un sermon, puis prit son repas. On rassembla devant lui les idoles des habitants ; elles furent dépouillées de leurs ornements et entassées les unes sur les autres, formant un amas considérable. Qutayba ordonna ensuite de les brûler. [Ils se mirent à pousser des cris et à pleurer]. Les mages (zoroastriens) protestèrent, affirmant que certaines de ces idoles étaient [anciennes] et que quiconque les détruirait périrait. Le roi Gourk intervint pour l’interdire et dit à Qutayba : « Je te donne un conseil sincère. » Mais Qutayba répondit : « Je vais moi-même les brûler. » Il saisit alors une torche, s’avança en proclamant la grandeur de Dieu (– Exalté soit-Il –) et y mit le feu. Les idoles se consumèrent, et l’on découvrit, dans leurs restes, cinquante mille mithqâl d’or. Parmi le butin saisi par Qutayba se trouvait une jeune esclave issue de la descendance de Yazdegerd (2). Il l’offrit à Al-Hajjâj, qui l’offrit à son tour à Al-Walîd, lequel eut d’elle un fils, Yazîd ibn Al-Walîd.
Qutayba convoqua ensuite les habitants de Samarcande et leur déclara : « Je ne souhaite rien de plus que ce pour quoi vous avez conclu la paix avec moi. Toutefois, mes troupes demeureront chez vous en notre nom. » Le roi de la cité, Gourk Khan, s’en éloigna. Alors Qutayba récita ce verset : « Et qu’Il a fait périr la première tribu de ‘Aad (50), et Thamud, sans rien épargner » [An-Najm : 50, 51]. Il quitta ensuite les lieux pour se rendre à Merv, laissant à Samarcande son frère ‘Abdallah ibn Muslim comme gouverneur, à qui il dit : « Ne laisse aucun polythéiste franchir la porte de Samarcande sans lui sceller la main. Ne permets pas qu’il y demeure plus longtemps que le temps nécessaire pour que l’argile du sceau sèche : si elle sèche alors qu’il est encore là, tue-le. De même, si tu trouves parmi eux quiconque en possession d’un couteau ou d’une lame, exécute-le sur-le-champ. Et lorsque tu fermeras la porte et que tu trouveras encore quelqu’un à l’intérieur, mets-le à mort. »
À ce propos, Kaʿb al-Achqarî (3) – et, selon certains, un homme de la tribu de Juʿfâ – composa ces vers (4) :
« Chaque jour, Qutayba s’empare d’un butin nouveau
Et ajoute aux richesses une fortune inédite.
Bahilite, il a ceint la couronne si longtemps
Que ses tempes, jadis noires, se sont couvertes de blanc.
Il a dompté la Sogdiane sous le déploiement de ses armées
Au point de la laisser déserte et sans défense.
Un fils pleure pour son père disparu,
Et un père affligé pleure son enfant.
Chaque fois qu’il investit ou atteint une contrée,
Sa cavalerie y creuse des sillons dévastateurs. »