« Fais-moi le connaître. » Il répondit : « Je t’ai déjà signalé à lui. » L’autre demanda : « Connais-tu mon sort ? » Il dit : « Oui ! » L’autre poursuivit : « Qui gouvernera l’Irak après moi ? » Il répondit : « Un homme nommé Yazid. » Il continua : « Sera-t-il au pouvoir pendant ma vie ou après ma mort ? » Il répliqua : « Je l’ignore. » L’autre insista : « En connais-tu la nature ? » Il déclara : « Il commettra une traîtrise que je n’ai vue nulle part ailleurs. »
Al-Hajjaj en déduisit qu’il s’agissait de Yazid ibn al-Muhallab. Il voyagea sept jours, préoccupé par les dires du cheikh, puis il envoya un message à ‘Abd al-Malik pour solliciter sa démission du gouvernement de l’Irak, afin de savoir quelle considération on lui portait. Mais la réponse lui parvint sous forme de blâme et de réprimande, avec l’ordre de rester ferme et de poursuivre sa mission.
Un jour, al-Hajjaj, pensif, s’assit et fit appeler ‘Ubayd ibn Muhawwib. Quand celui-ci entra, al-Hajjaj, qui traçait des lignes sur le sol, leva la tête et lui dit : « Malheur à toi, ‘Ubayd ! Les gens du Livre rapportent que celui qui me succédera à ce poste s’appellera Yazid. J’ai pensé à Yazid ibn Abî Kabsha, Yazid ibn Husayn ibn Numayr et Yazid ibn Dînâr, mais il ne peut s’agir d’eux ; cela ne peut être que Yazid ibn al-Muhallab. »
‘Ubayd répondit : « Tu les as grandement honorés et estimés ; ils ont, en effet, de la valeur, de l’endurance et de la chance ; qu’ils se préparent donc. » Al-Hajjaj se résolut alors à démettre Yazid ibn al-Muhallab. Il écrivit à ‘Abd al-Malik pour le discréditer, prévenir d’un éventuel acte de traîtrise et lui rapporter ce que le cheikh lui avait dit. ‘Abd al-Malik répondit : « Tu as trop insisté en ce qui concerne Yazid. Désigne plutôt un homme apte à gouverner le Khurasan. » Al-Hajjaj se décida alors pour al-Mufaddal ibn al-Muhallab, qu’il nomma à ce poste pour environ neuf mois. Celui-ci mena campagne à Bâdghîs et ailleurs, en rapportant d’importants butins. Les poètes le louèrent, puis il fut limogé et remplacé par Qutayba ibn Muslim.
Ibn Jarîr raconte : « Au cours de cette même année, Musa ibn ‘Abd Allâh ibn Khâzim fut mis à mort à Tirmidh. » Puis il expose la raison de ce meurtre, dont voici le résumé : après que son père eut été tué, Musa ne disposait plus d’aucune ville où se réfugier avec ses partisans. Chaque fois qu’il approchait d’une cité, son souverain sortait à sa rencontre pour livrer bataille. Il persista de la sorte jusqu’à camper près de Tirmidh, dont le roi était faible. Ce dernier ne cessa de chercher à l’amadouer, lui envoyant présents et offrandes, au point qu’ils en vinrent à chasser ensemble. Puis ce roi l’invita un jour et lui fit parvenir ce message : « Viens me voir accompagné de cent de tes hommes. » Musa en choisit alors cent parmi ses plus braves soldats et entra dans la ville. Après avoir mangé de la nourriture préparée par le roi, une fois le banquet terminé, Musa s’allongea dans le palais et déclara : « Par Dieu, je ne quitterai pas ce lieu avant que ce palais ne soit le mien ou avant d’y mourir. » Les gens du palais se levèrent alors contre lui, mais ses hommes luttèrent pour le défendre. Les combats éclatèrent entre eux et la population de Tirmidh. De nombreux habitants de la ville furent tués, et les autres prirent la fuite. Musa fit venir le reste de son armée, s’empara de la cité, la fortifia et en assura la protection contre les ennemis. Le roi s’échappa et se réfugia auprès de ses frères parmi les Turcs, qui lui dirent : « Ce sont à peine cent hommes qui vous ont chassés de votre ville, nous n’avons pas la force… »