Les Bazouriens (1) se trouvaient auprès de la demeure d’Ibn Abî ʿUqab, le maître de l’épopée. C’était un grand Tâbiʿî, il a rapporté des hadiths de son père – lequel était Compagnon – ainsi que de Tamîm al-Dârî, ʿUbâda ibn al-Ṣâmit, Muʿâwiya, Kaʿb al-Aḥbâr et d’autres. Plusieurs ont transmis de lui, dont ʿUbâda ibn Nusayy. Rûḥ était auprès d’Abd al-Malik comme un ministre, ne le quittant presque jamais. Il assista avec son père, Marwân, à la bataille de Marj Râhiṭ, et Yazîd ibn Muʿâwiya le nomma à la tête de l’armée de Palestine. Muslim ibn al-Ḥajjâj affirma que Rûḥ ibn Zunbâʿ avait la qualité de Compagnon, mais personne ne le suivit dans cette opinion. L’avis correct est qu’il était Tâbiʿî et non Compagnon. Parmi ses mérites singuliers, il affranchissait un esclave chaque fois qu’il sortait du hammam. D’après Ibn Zabr (2), il mourut en l’an 84 dans la région du Jourdain. Certains prétendirent qu’il vécut jusqu’à l’époque de Hishâm ibn ʿAbd al-Malik. Un jour, il accomplit le pèlerinage et s’arrêta près d’un point d’eau entre La Mecque et Médine. Il ordonna que l’on préparât pour lui des mets de toutes les couleurs. Tandis qu’il mangeait, survint un berger qui venait abreuver son troupeau. Rûḥ ibn Zunbâʿ l’invita à partager ce repas. Le berger, après avoir regardé la nourriture, déclara : « Je suis en train de jeûner. » Rûḥ lui dit : « En ce jour long et si chaud, tu jeûnes malgré tout, ô berger ? » Le berger répondit : « Vais-je perdre mes journées pour ton repas ? » Puis il se retira à l’endroit qu’il avait choisi et laissa Rûḥ ibn Zunbâʿ. Alors celui-ci prononça :
« Tu as ménagé tes journées, ô berger,
Quand Rûḥ ibn Zunbâʿ, lui, te les offrait. »
Puis Rûḥ ibn Zunbâʿ se mit à pleurer longuement, fit retirer ces mets, et dit : « Voyez si vous trouvez quelque Arabe du désert ou quelque berger pour en manger. » Ensuite, il repartit de cet endroit, profondément touché par l’exemple du berger, et sa propre personne lui parut diminuée. Dieu – exalté soit-Il – est plus savant (3).
[Puis arriva l’année 85]
Cette année-là, comme l’a rapporté Ibn Jarîr, ʿAbd al-Raḥmân ibn al-Ashʿath fut tué, et Dieu est plus savant.
Au cours de la même année, al-Ḥajjâj fut relevé de l’administration de Khawâsân en faveur de Yazîd ibn al-Muhallab, qui la confia à son frère, al-Mufaḍḍal ibn al-Muhallab. La raison en était la suivante : un jour, al-Ḥajjâj rendit visite à ʿAbd al-Malik; après avoir pris congé, il passa près d’un monastère. On l’informa qu’y résidait un vieil homme des Gens du Livre, très savant. Il le fit comparaître et lui demanda : « Ô vieillard, trouvez-vous dans vos textes ce que je vis à l’heure actuelle, moi comme vous ? » – « Oui, » répondit le vieillard. Al-Ḥajjâj poursuivit : « Qu’y trouvez-vous au sujet de la description du commandeur des croyants ? » – « Nous le trouvons dépeint comme un roi chauve qui fait tomber quiconque se dresse sur son chemin. » – « Puis, qui vient après ? » – « Ensuite vient un homme que l’on appelle al-Walîd. » – « Et après ? » – « Enfin, un homme qui porte le nom d’un prophète, par qui les conquêtes se réaliseront pour les gens. » – « Et après cela ? » interrogea-t-il encore.