Ils s’étaient réunis au nombre de mille hommes (1), résolus à ne plus agir comme auparavant en fuyant et en subissant la défaite. Lorsque la nouvelle parvint à Shabīb qu’al-Ḥajjāj avait envoyé contre lui des armées et des soldats, il ne s’en inquiéta guère. Bien au contraire, il se leva parmi les siens, leur adressa un discours, les exhorta, leur rappela les enseignements et les encouragea à la patience lors de la confrontation et à l’affrontement de l’ennemi.
Puis Shabīb se mit en marche avec ses compagnons pour aller à la rencontre de ‘Attāb ibn Warkā’, et ils s’affrontèrent en fin de journée, au coucher du soleil. Shabīb ordonna alors à son muezzin, Sallām ibn Yasār (2) al-Shaybānī, de faire l’appel à la prière du maghrib. Il mena ensuite la prière du maghrib avec ses compagnons, accomplissant les inclinaisons et les prosternations de façon entière. De son côté, ‘Attāb avait disposé ses troupes en rangs et avait fait creuser une tranchée autour de lui et de son armée depuis le matin. Après avoir achevé la prière, Shabīb attendit l’apparition de la lune et la clarté qu’elle diffusait, puis il examina l’aile droite (maymana) et l’aile gauche (maysara) de l’ennemi. Il chargea alors les porteurs d’étendards de ‘Attāb en s’écriant : « Je suis Shabīb Abū al-Mudallah, nul jugement sinon celui de Dieu ! » Il les mit en déroute, tua leur émir, Qabīṣa ibn al-Walaq, ainsi que plusieurs autres chefs. Puis il partit à l’assaut de l’aile droite et de l’aile gauche, dispersant chacune d’elles, avant de se diriger vers le centre. Il ne cessa de combattre jusqu’à ce qu’il tue l’émir ‘Attāb ibn Warkā’ et Zühra ibn Ḥawiyya. Le gros de l’armée s’enfuit alors, piétinant ‘Attāb et Zühra sous les sabots des chevaux. Au cours de cette bataille, ‘Ammār ibn Yazīd al-Kalbī fut également tué.
Ensuite, Shabīb recommanda à ses compagnons : « Ne poursuivez pas ceux qui fuient. » L’armée d’al-Ḥajjāj s’enfuit donc jusqu’au dernier, retournant à Koufa. Lorsque Shabīb prit possession du camp, il imposa à ceux qui y restaient de lui prêter allégeance (bay‘a) en tant qu’émir et leur demanda : « Jusqu’à quand continuerez-vous à fuir ? » Il s’empara ensuite des biens et des provisions se trouvant dans le camp, fit venir son frère Miṣād depuis al-Madā’in, puis se dirigea vers Koufa.
Par ailleurs, Sufyān ibn al-Abrad al-Kalbī et Ḥabīb ibn ‘Abd al-Raḥmān al-Ḥakamī, tous deux originaires de Madhḥij, se présentèrent devant al-Ḥajjāj à la tête de six mille cavaliers, accompagnés d’une foule venue du Shām (Syrie). Grâce à cette troupe, al-Ḥajjāj n’eut plus besoin du soutien des habitants de Koufa.
Il prit alors la parole devant la population, loua Dieu, puis déclara : « Ô gens de Koufa, que Dieu ne donne ni gloire à celui qui veut vous rendre glorieux, ni victoire à celui qui veut vous faire triompher ! Éloignez-vous de nous et ne participez pas à notre combat contre l’ennemi. Rendez-vous à al-Ḥīra et installez-vous auprès des Juifs et des chrétiens. Seuls combattront à nos côtés ceux qui sont à notre service ou ceux qui n’ont pas pris part aux combats d’‘Attāb ibn Warkā’. » Al-Ḥajjāj se prépara alors à combattre Shabīb en personne, tandis que Shabīb avança jusqu’à as-Ṣarāt. Al-Ḥajjāj sortit à sa rencontre avec ceux qui l’accompagnaient, des gens du Shām comme d’ailleurs.
Lorsque les deux armées se firent face, al-Ḥajjāj aperçut Shabīb qui se tenait avec six cents de ses hommes. Il s’adressa donc aux gens du Shām et leur dit : « Ô gens du Shām, vous êtes un peuple d’obéissance et de patience, fermes dans votre certitude. Que le faux de ces impurs ne vienne pas triompher de votre vérité. Baissez les regards, agenouillez-vous et tendez vos lances vers l’avant. » Ils s’exécutèrent. De son côté, Shabīb avança, ayant disposé ses compagnons en trois groupes : l’un avec lui, un autre avec Suwayd ibn Sulaym et le troisième avec al-Muḥallil ibn Wā’il. Il ordonna à Suwayd de charger. Celui-ci lança l’assaut contre l’armée d’al-Ḥajjāj, qui tint bon jusqu’à ce qu’il soit suffisamment proche ; ils se ruèrent alors sur lui d’un seul élan, le mettant en déroute.