Ils s’étaient déjà détournés de lui lorsqu’ils entendirent la nouvelle de la mort de Bishr ibn Marwān, comme cela a été précédemment mentionné : « J’ai versé son sang et pillé ses biens, puis je suis entré chez lui sans rien faire de plus. »
On raconte que, lorsqu’il monta sur la chaire et que la foule s’assembla en dessous, il garda le silence un long moment, si bien que Muḥammad ibn ʿUmayr ramassa une poignée de cailloux, prêt à les lui jeter, en disant : « Qu’Allāh le défigure, qu’il est lent à la tâche et combien son discours est affligeant ! » Or, lorsque al-Ḥajjāj se leva et prononça son discours, les cailloux se mirent à tomber de la main de Muḥammad sans qu’il ne s’en aperçoive, car il était profondément frappé par l’éloquence et la rhétorique d’al-Ḥajjāj.
On rapporte également qu’il dit dans ce prêche : « Shāhat al-wujūh (Que vos visages soient confondus) ! Dieu a cité l’exemple d’une cité qui vivait en sécurité et en paix, recevant abondamment sa subsistance de toutes parts, puis elle s’est montrée ingrate envers les bienfaits de Dieu ; Il lui a donc fait goûter aux affres de la faim et de la peur pour ce qu’ils avaient commis. [Coran 16 : 112] Vous êtes semblables à cette cité ; redressez-vous donc et tenez-vous sur la bonne voie. Par Dieu, je vous infligerai l’humiliation jusqu’à ce que vous y renonciez, et je vous lierai comme on lie un tronc d’arbre, jusqu’à ce que vous vous soumettiez. Je jure par Dieu que vous accepterez l’équité et renoncerez à la propagation de rumeurs et de “on a dit qu’untel a rapporté d’untel, quel récit !”, ou je vous frapperai de l’épée d’un coup implacable qui laissera les femmes veuves et les enfants orphelins, jusqu’à ce que vous retrouviez la droiture et vous détourniez de vos errements. » Il tint là un long discours, d’une grande éloquence et riche d’expressions singulières, qui ne contenait que de sévères menaces [sans la moindre promesse de bien].
Lorsque vint le troisième jour, il entendit un takbīr dans le marché ; il sortit donc, s’assit sur la chaire et déclara : « Ô gens d’Irak, ô gens de discorde et d’hypocrisie, au comportement détestable ! J’ai entendu un takbīr dans les marchés, et ce n’est pas un takbīr prononcé pour encourager, mais bien pour effrayer. J’y ai perçu un grondement sous-jacent. Ô fils de laḳīʿa, esclaves du bâton, enfants de servantes et de veuves ! Que chacun demeure à sa place, préserve son sang et fasse attention à l’endroit où il pose les pieds. Par Dieu, il se peut fort bien que je vous inflige un supplice qui servira d’exemple pour ce qui précède et d’avertissement pour ce qui suivra. »
Alors ʿUmayr ibn Ḍābiʿ at-Tamīmī, dit al-Ḥanẓalī, se leva et dit : « Qu’Allāh bénisse l’émir ! Nous faisons partie de cette troupe, je suis un vieil homme malade et voici mon fils, plus jeune que moi. » Al-Ḥajjāj répondit : « Qui es-tu ? » Il dit : « ʿUmayr ibn Ḍābiʿ at-Tamīmī. » Al-Ḥajjāj poursuivit : « As-tu entendu nos propos, hier ? » Il répondit : « Oui. » « N’es-tu pas celui qui a attaqué ʿUthmān ibn ʿAffān ? » demanda le gouverneur. « Assurément », répondit-il. « Qu’est-ce qui t’y a poussé ? » « Il avait emprisonné mon père, un vieil homme. » Al-Ḥajjāj poursuivit : « N’es-tu pas aussi celui qui a dit : “J’y ai pensé sans le faire ; j’allais passer à l’acte, si seulement je l’avais accompli et laissé les femmes se lamenter !” ? »