Au cours de cette même année, ‘Abd al-Malik confia le gouvernement de Médine à Yaḥyā ibn al-Ḥakam ibn Abī al-‘Āṣ, son oncle, et destitua al-Ḥajjāj de cette fonction. Dans cette même année également, ‘Abd al-Malik nomma al-Ḥajjāj ibn Yūsuf gouverneur de l’Irak, de Baṣra et de Kūfa, ainsi que des grandes provinces qui en dépendent (1).
Cela survint après la mort de son frère Bishr ibn Marwān. ‘Abd al-Malik estima que nul autre qu’al-Ḥajjāj, en raison de sa puissance [de sa domination et de sa dureté] et de sa bravoure, ne pouvait contraindre les habitants de l’Irak. Il lui écrivit alors qu’il se trouvait à Médine pour lui annoncer sa nomination. Al-Ḥajjāj quitta Médine en direction de l’Irak en compagnie de douze cavaliers seulement. Il entra à Kūfa à un moment où ses habitants étaient inattentifs, montant des chameaux prestigieux. Il fit halte non loin de Kūfa, se lava, se teignit la barbe, revêtit ses habits et ceignit son épée en laissant pendre l’extrémité de son turban entre ses épaules. Puis il se rendit à la résidence de l’émirat, ce qui arriva un vendredi alors que le premier appel à la prière de midi venait de retentir. Il arriva parmi eux à leur insu, gravit la chaire (minbar), s’y assit et demeura silencieux un long moment. Tous avaient les yeux levés vers lui, s’étaient agenouillés et prenaient des cailloux pour le lapider, comme ils l’avaient fait avec un précédent gouverneur. Lorsqu’il resta silencieux, ils en furent stupéfaits et voulurent écouter ses paroles.
La première chose qu’il dit fut : « Ô gens d’Irak, ô gens de discorde et d’hypocrisie, gens de mauvaises mœurs ! Par Dieu, votre situation me préoccupait déjà avant que je ne vienne à vous, et j’implorais Dieu de vous infliger mon autorité. Hier soir, j’ai perdu le fouet dont je me sers pour vous corriger, et j’ai pris ceci pour le remplacer » (il montra alors son épée). Puis il déclara : « Par Dieu, [je tiendrai le plus jeune pour responsable au même titre que le plus âgé, l’homme libre au même titre que l’esclave, et je vous broierai comme le forgeron martèle le fer et comme le boulanger pétrit la pâte] (2). » Lorsqu’ils entendirent ses paroles, les cailloux tombèrent de leurs mains.
On rapporte aussi qu’il entra à Kūfa à l’improviste durant le mois de Ramaḍān de cette même année. Il se rendit à la mosquée et monta sur la chaire, la tête enroulée dans un turban rouge dont il avait rabattu une extrémité sur son visage. Puis il dit : « Qu’on fasse venir le peuple ! » Les gens et ses compagnons le prirent pour un kharijite et voulurent l’attaquer, mais lorsqu’ils se rassemblèrent, il se leva, retira ce qui voilait son visage et déclama :
« Je suis Ibn Jalā, le grimpeur des cimes,
Dès que je retire mon turban, vous me reconnaîtrez. » (3)
Puis il poursuivit : « Par Dieu, j’agirai envers chaque chose (4) selon son degré, je la chausserai de sa propre sandale, et je la lierai de sa propre corde (5). En vérité, je constate… »