L’aveugle – il alla jusqu’à le reconnaître, puis lui dit : « Es-tu celui qui, un matin, a tué cinq mille personnes parmi celles qui adorent Dieu ? » Il s’excusa en répondant qu’ils avaient prêté allégeance à al-Mukhtâr. Il rétorqua : « N’y avait-il pas parmi eux quelqu’un de contraint ou d’ignorant, à qui on aurait pu laisser du temps pour se repentir ? Imagine qu’un homme se rende au troupeau de moutons d’az-Zubayr et en égorge cinq mille en un seul matin ; ne serait-il pas excessif ? » Il répondit : « Oui. » Il poursuivit : « Or, ces bêtes ne vouent pas un culte à Dieu et ne Le connaissent pas comme le connaît un être humain. Qu’en est-il donc de celui qui est monothéiste ? » Puis il lui dit : « Ô mon fils, profite de l’eau fraîche tant que tu en as la possibilité. » Dans une autre version, il lui aurait dit : « Vis tant que tu pourras. »
Az-Zubayr ibn Bakkâr a dit : « Mohammad ibn al-Hasan m’a rapporté, d’après Zufar ibn Qutaybah, selon al-Kalbî, qu’un jour, ‘Abd al-Malik ibn Marwân demanda à ceux qui l’entouraient : “Qui est le plus courageux et le plus noble parmi les Arabes (1) ?” Certains répondirent : “C’est Shabîb.” D’autres dirent : “C’est Qatari ibn al-Fujâ’a, ou bien untel, ou untel.” »
‘Abd al-Malik déclara alors : « Le plus brave des hommes et le plus noble des Arabes est celui qui prit pour épouses Sukayna bint al-Husayn, ‘Â’isha bint Talha, Amat al-Humayd bint ‘Abd Allâh ibn ‘Âmir ibn Kurayz ; quant à sa mère, c’est Rabab bint (2) Anîf al-Kalbî. Il fut le seigneur des tribus arabes nomades. Il gouverna les deux provinces d’Irak pendant cinq ans, gagna un million, puis un million, puis encore un million qu’il distribua au peuple. Or, ces quatre femmes comptaient parmi les plus nobles et les plus belles de leur époque. On lui accorda l’amnistie, mais il refusa et avança avec son épée jusqu’à la mort, en homme généreux. Voilà (3) Mus‘ab ibn az-Zubayr, et non pas quelqu’un qui ait traversé les ponts tantôt ici, tantôt là. »
Ils racontent que son exécution eut lieu un jeudi, à la mi-jumâdâ al-ûlâ de l’an soixante-douze (de l’Hégire).
Az-Zubayr ibn Bakkâr ajouta : « Fulyah ibn Ismâ‘îl et Ja‘far ibn Abî Kathîr m’ont raconté, d’après leur père : lorsque la tête de Mus‘ab fut déposée devant ‘Abd al-Malik, ce dernier récita :
“Il terrassa les cavaliers au jour d’‘Abs…
Un jeune homme qui ne se montre pas avare de ses biens,
Qui ne se réjouit point même s’il reçoit un bienfait,
Ni ne s’affole devant les coups du destin,
N’a ni gardien (pour le surveiller) tandis que les chevaux galopent,
Ni oncle maternel semblable à un fin roseau.”
Alors l’homme qui avait apporté sa tête déclara : « Par Dieu, ô Commandeur des croyants, si vous l’aviez vu, lui qui tenait tantôt sa lance, tantôt son épée, frappant avec l’une, transperçant avec l’autre, vous auriez observé un homme emplissant le cœur et le regard de bravoure. Mais lorsque ses hommes l’abandonnèrent, que l’ennemi se multiplia contre lui et qu’il se retrouva seul, il ne cessa de réciter :
“Face à l’épreuve, quand elle se présente,
Je me contredis moi-même, et mes yeux en sont témoins.
Ce n’est pas par humilité, mais par fierté
Que je défends mon honneur dans les moments critiques.
Pour ceux qui me veulent du mal, je suis prêt à leur rendre le mal,
Tandis qu’envers l’homme pacifique, je suis plus humble que la terre.””