Il fit transporter le dîwân dans une demeure et l’y garda. Un grand tumulte éclata alors dans la mosquée, et les voix s’élevèrent. Quand ʿAbd al-Malik revint, [il découvrit que son frère ne l’avait pas tué ; il le blâma donc, l’injuria ainsi que sa mère – or la mère de ʿAbd al-ʿAzîz n’était pas celle de ʿAbd al-Malik (1)]. Il lui dit : « Je te conjure par Dieu et par notre parenté. » Cet homme était en effet le fils de la tante paternelle de ʿAbd al-Malik ibn Marwân.
Puis ʿAbd al-Malik déclara : « Serviteur, apporte-moi la lance ! » On la lui apporta ; il la brandit et frappa, sans que le coup ne traverse quoi que ce fût. Il frappa de nouveau, mais en vain. Alors il attrapa le bras de ʿAmr et sentit sous sa main le contact d’une cotte de mailles. Il se mit à rire et s’exclama : « Tu portes aussi une armure ? Tu t’étais donc préparé ! Serviteur, apporte-moi la ṣamṣâma (2). » On lui apporta son sabre, puis il ordonna qu’on jetât ʿAmr à terre. Il s’assit sur sa poitrine et l’égorgea en disant :
« Ô ʿAmr, à moins que tu ne cesses de m’insulter et de me dénigrer,
je te frapperai jusqu’à ce que la hâma (3) dise : “Donnez-moi à boire !” (4) »
On rapporte qu’après l’avoir égorgé, ʿAbd al-Malik fut secoué d’un tremblement si violent qu’il oscillait comme un roseau, si bien qu’on ne parvint pas à le détacher de ʿAmr sans le porter. On le déposa alors sur son lit, et il répétait : « Je n’ai jamais vu de chose pareille. Celui qui vient de le tuer (5) ne l’a fait ni pour ce monde ni pour l’autre. » Il confia ensuite la tête à ʿAbd al-Raḥmân ibn Umm al-Ḥakam, qui sortit devant la foule et la jeta au milieu d’eux. ʿAbd al-ʿAzîz ibn Marwân arriva ensuite avec des monceaux de biens qu’on déversa parmi la population, laquelle se mit à se les arracher. On dit qu’ils furent plus tard repris et rendus au Trésor public.
On rapporte également que celui qui accomplit effectivement l’exécution de ʿAmr ibn Saʿîd fut Abû al-Zuʿayziʿa, affranchi de ʿAbd al-Malik, après que ce dernier fut parti pour la prière. Dieu sait mieux ce qu’il en est.
Ensuite, Yaḥyâ ibn Saʿîd – frère de ʿAmr ibn Saʿîd – pénétra avec ses compagnons dans le siège du gouverneur après le meurtre de son frère. Les Banû Marwân se dressèrent contre eux et le combat s’engagea ; plusieurs des deux camps furent blessés. Une pierre frappa la tête de Yaḥyâ ibn Saʿîd et le détourna de sa propre personne [et de la bataille].
Par la suite, ʿAbd al-Malik ibn Marwân se rendit à la grande mosquée et monta en chaire. Il s’écria : « Malheur à vous, où est al-Walîd ? Par son père, s’ils l’avaient tué, ils auraient bien vengé leur cause ! » Alors Ibrâhîm ibn ʿAdî (6) al-Kinânî s’avança et déclara : « Voici al-Walîd chez moi, il a été blessé mais il n’a rien de grave. » ʿAbd al-Malik ordonna alors de mettre à mort Yaḥyâ ibn Saʿîd, mais son frère ʿAbd al-ʿAzîz ibn Marwân intercéda en sa faveur, ainsi qu’en celle d’autres hommes que ʿAbd al-Malik avait voulu exécuter ce jour-là. Celui-ci accepta l’intercession et ordonna leur emprisonnement. Ils restèrent en prison un mois, puis il les exila avec les fils de ʿAmr ibn Saʿîd et leurs familles en Irak. Là, ils rencontrèrent Muṣʿab ibn al-Zubayr, qui les traita avec beaucoup d’égards et de bienveillance.