Pars donc ! Par Dieu, la seule chose qui m’a empêché de fuir le jour de Ṣiffīn, c’est la parole d’Ibn al-Iṭnāba, qui disait :
[du mètre al-wāfir]
« Ma vertu me l’a interdit, tout comme mon courage,
Et le fait que je m’enorgueillisse d’acquérir la louange à un prix avantageux,
Mon habitude de donner mes biens même quand je suis démuni,
Et mon élan pour affronter l’adversaire prêt au combat,
Ainsi que mes mots, à chaque fois que mon cœur se serre et s’agite :
“Reste en place ! Soit tu endures, soit tu te reposes,” (1)
Afin de défendre des vertus dignes de renom,
Et de protéger ensuite un honneur resté intact. (2) »
Puis il écrivit à son père : « Apprends-lui la poésie. » Il la lui enseigna si bien qu’il n’en oublia plus un seul vers par la suite. Parmi les poèmes qu’il composa ensuite :
[du mètre al-ṭawīl]
« Marwān fils de Niswah saura que, lorsque les cavaliers s’affrontent,
Je les transperce d’un coup oblique.
Et si des hôtes arrivent et que je ne trouve rien d’autre à leur offrir
Que mon cheval, je n’hésite pas à le sacrifier (3)
pour les nourrir. (4) »
Un jour, Muʿāwiya interrogea les gens de Bassora au sujet d’Ibn Ziyād. Ils répondirent : « C’est un homme plein d’esprit, mais il “yalḥan” (il commet des incorrections). » Muʿāwiya répliqua : « Cette “faute” n’est-elle pas justement ce qui le rend encore plus spirituel ? » Ibn Qutayba et d’autres ont expliqué qu’ils voulaient dire par là qu’il parlait de façon allusive, c’est-à-dire qu’il recourait à l’énigme ou au sous-entendu, et qu’il était encore plus habile à soutenir sa cause, comme le dit le poète :
« Son discours est remarquable, bien qu’il “faute” parfois,
Et le meilleur propos est parfois celui qui se voile. » (5)
On a également avancé qu’ils entendaient par là qu’il se trompait dans sa grammaire, c’est-à-dire qu’il s’éloignait de la justesse de la langue, ou bien qu’il commettait une erreur allant à l’encontre de la bonne expression, ce qui paraît plus plausible — Dieu sait mieux. Muʿāwiya apprécia chez lui cette aisance dans la parole, constatant qu’il n’était pas du genre à se perdre en effets de style, à raffermir ou amplifier son langage à l’excès. D’aucuns ont précisé qu’il avait un accent emprunté aux non-Arabes ; en effet, sa mère Marjāna était une concubine, fille de l’un des rois perses — peut-être Yazdgard ou un autre —, si bien qu’il glissait parfois dans son discours des termes d’origine étrangère. Il demanda un jour à un kharijite : « Ahrūrī es-tu ? » voulant dire : « Aḥarūrī es-tu ? », ou bien encore : « Man kātalnā kātalnāh », au lieu de « Man qātalanā qātalnāh » (« Celui qui nous combat, nous le combattons »). Par l’expression de Muʿāwiya « Cela le rend plus spirituel », il voulait signifier que c’était à son avantage, comme un trait hérité de ses oncles maternels, réputés pour leur talent politique, leur sens aigu de l’administration et leurs qualités de caractère.
Puis, après la mort de Ziyād en l’an 53, Muʿāwiya nomma Samura ibn Jundab gouverneur de Bassora pendant un an et demi, puis le releva de ses fonctions.