Au mois de Dhou al-Hijja. Abou Mikhnaf transmit, d’après ses maîtres : « À peine al-Mukhtâr en eut-il fini avec la Jabbanat as-Sabî‘ et les gens de al-Kanâsa, qu’il ne laissa pas Ibn al-Ash‘tar plus de deux jours avant de l’envoyer au front où il l’avait déjà dirigé pour combattre les gens de Syrie (ahl ash-Shâm). Il partit donc un samedi, alors qu’il restait huit jours avant la fin de Dhou al-Hijja de l’an 66 (de l’Hégire). Al-Mukhtâr sortit avec lui pour lui faire ses adieux devant ses compagnons, puis sortirent également des proches de al-Mukhtâr, portant le “kursî” (siège) de celui-ci sur une mule grise, afin de s’en aider pour remporter la victoire sur l’ennemi. Ils l’entouraient, invoquant [et implorant secours], cherchant la victoire et suppliant. Après avoir adressé trois recommandations à Ibn al-Ash‘tar, al-Mukhtâr s’en retourna. Il lui dit : “Ô Ibn al-Ash‘tar, crains Dieu en secret comme en public, hâte ta marche et devance ton ennemi dans le combat.” Les porteurs du siège poursuivirent la route avec Ibn al-Ash‘tar, qui ne cessait de dire : “Ô Dieu, ne nous tiens pas rigueur de ce que font les insensés parmi nous, à l’exemple des fils d’Israël. Par Celui qui détient mon âme, lorsqu’ils s’attachèrent à leur veau…” Lorsque lui et ses compagnons eurent franchi le pont, les porteurs du siège rebroussèrent chemin.
Ibn Jarîr (1) raconta : “La cause de ce siège fut expliquée par ‘Abd Allâh ibn Ahmad ibn Shabbowayh (2), lequel rapporta de son père : ‘Suleymân nous informa qu’il tenait cela de ‘Abd Allâh ibn al-Mubârak, lui-même le tenant de Ishâq ibn Yahyâ ibn Talha, qui déclara avoir entendu de Ma‘bad ibn Khâlid, lui-même ayant reçu de Tufayl ibn Ja‘da ibn Hubayra : “Une fois, je fus à court de dirhams (d’argent). Alors que j’étais dans cette situation, je passai devant la maison d’un voisin qui possédait un siège recouvert d’une saleté épaisse. L’idée me vint d’en parler, puis je fis demi-tour pour lui demander de me l’envoyer — ce qu’il fit. Je me rendis alors chez al-Mukhtâr et lui dis : ‘J’avais jusqu’ici gardé un secret et il m’est apparu juste de te le révéler.’” Al-Mukhtâr me demanda : ‘De quoi s’agit-il ?’ Je répondis : ‘Il s’agit d’un siège sur lequel Ja‘da ibn Hubayra avait l’habitude de s’asseoir, comme s’il y voyait une forme de bénédiction ou de savoir.’”
Il s’exclama : “Gloire à Dieu ! Tu as attendu tout ce temps avant de m’en parler ? Envoie-le-moi (4).” Je le lui apportai après l’avoir fait laver. Le bois en ressortit propre et brillant, imbibé d’huile. Al-Mukhtâr ordonna alors de me verser douze mille (pièces). Ensuite, on proclama à la foule : “La prière est rassemblée !” Il prit la parole et déclara : “Il n’est rien arrivé aux anciennes communautés sans que cet événement ne se reproduise au sein de la nôtre. De même qu’il y eut chez les Enfants d’Israël l’Arche (At-Tâbût), voici son équivalent.” Puis il ordonna que l’on retirât les étoffes qui le couvraient. Les Sabéens (as-Sabâ’iyya) se levèrent, levèrent les mains et firent le tekbîr (Allâhu Akbar) par trois fois. C’est alors que Shabath ibn Rib‘î se dressa et désapprouva l’attitude des gens, jugeant presque mécréant celui qui vouait un tel culte à ce “tabût”. Il suggéra qu’on le brise et qu’on l’expulse de la mosquée [pour le jeter à tel endroit], et les gens lui en surent gré.
Lorsque la rumeur courut selon laquelle ‘Ubayd Allâh ibn Ziyâd approchait, al-Mukhtâr dépêcha Ibrâhîm ibn al-Ash‘tar et lui envoya le “kursî”. On le portait sur une mule grise recouverte d’étoffes [de soie], sept hommes à sa droite et sept à sa gauche. Quand ils se retrouvèrent face aux Syriens, comme il sera rapporté, et qu’ils les vainquirent en tuant Ibn Ziyâd, leur vénération pour ce siège ne fit que croître, jusqu’à atteindre une forme de blasphème.
Tufayl ibn Ja‘da raconta : “Je dis alors : ‘Nous appartenons à Dieu et c’est vers Lui que nous faisons retour.’ Je regrettai ce que j’avais fait, et les gens commencèrent à beaucoup critiquer ce siège. On le cacha dès lors pour qu’il ne réapparaisse plus jamais.”