Manqidh al-Hamdânî. Al-Mukhtâr poursuivit sa marche jusqu’à parvenir à la ruelle de Shabath. Or, Nufal ibn Masâḥiq ibn ‘Abd Allâh ibn Makhrama s’y trouvait avec cinq mille hommes, et Ibn Muṭî‘ sortit du palais avec la foule, laissant la gestion des affaires à Shabath ibn Rib‘î. Ibn al-Ashṭar s’avança alors contre l’armée qui accompagnait Ibn Masâḥiq et un combat acharné eut lieu entre eux [durant lequel furent tués Rifâ‘a ibn Shaddâd, le commandant de l’armée des « Tawwâbîn » (les Pénitents) qu’il avait amenée, ainsi que ‘Abd Allâh ibn Sa‘d et plusieurs autres, puis Ibn al-Ashṭar l’emporta sur eux et les mit en déroute]. (1)
Ibn al-Ashṭar attrapa alors la bride de la monture d’Ibn Masâḥiq et invoqua les liens de parenté qui les unissaient pour obtenir sa grâce, de sorte qu’il le relâcha. Ibn al-Ashṭar ne cessa par la suite de se souvenir de cet acte en sa faveur. Puis al-Mukhtâr avança avec son armée jusqu’à al-Kanâsa et y assiégea Ibn Muṭî‘ durant trois jours dans son palais. La plupart des notables étaient auprès de lui, à l’exception de ‘Amr ibn Ḥurayth qui était resté chez lui. Lorsque la situation devint critique pour Ibn Muṭî‘ et ses compagnons, il les consulta ; Shabath ibn Rib‘î lui conseilla alors de solliciter la protection (amân) d’al-Mukhtâr pour eux tous. Il lui répondit :
« Je ne ferai jamais une telle chose alors que le Commandeur des Croyants détient l’autorité au Ḥijâz et à al-Baṣra. »
Shabath lui dit :
« À mon avis, tu devrais quitter la ville en secret pour rejoindre ton maître et l’informer de ce qui s’est passé, ainsi que de l’aide que nous lui avons apportée, et de la façon dont nous avons œuvré à l’établissement (2) de son pouvoir. »
Quand la nuit tomba, Ibn Muṭî‘ quitta la ville incognito et se réfugia chez Abû Mûsâ al-Ash‘arî. Le matin venu, les émirs réclamèrent la protection d’Ibn al-Ashṭar, qui la leur accorda. Ils sortirent alors du palais et se présentèrent devant al-Mukhtâr pour lui prêter allégeance. Al-Mukhtâr entra ensuite au palais où il passa la nuit, tandis que les notables de la population s’étaient réunis dans la mosquée et devant le palais. Au matin, al-Mukhtâr sortit et gravit la chaire pour prononcer un sermon éloquent, puis il appela les gens à lui prêter serment. Il dit (3) :
« Par Celui qui a fait du ciel une voûte préservée et de la terre des chemins ouverts ! Parmi toutes les allégeances que vous avez pu prêter après celle faite à ‘Alî, aucune n’est plus droite que celle-ci. »
Il descendit ensuite, et les gens entrèrent se présenter les uns après les autres pour lui prêter serment sur le Livre de Dieu, la Sunna de Son Messager, et pour venger le sang de Ḥusayn et de la Famille du Prophète. Un homme vint alors informer al-Mukhtâr qu’Ibn Muṭî‘ se trouvait dans la maison d’Abû Mûsâ. Al-Mukhtâr feignit de ne pas entendre, et l’homme répéta cette information à trois reprises. Chaque fois, il lui montra qu’il n’entendait pas (4). L’homme se tut alors. La nuit venue, al-Mukhtâr envoya cent mille dirhams à Ibn Muṭî‘ en lui disant :
« Pars, j’étais au courant de ta présence ici. »
Ils s’étaient liés d’amitié par le passé. Ibn Muṭî‘ prit donc la route de Baṣra, répugnant à retourner auprès d’Ibn al-Zubayr en ayant subi un échec. Al-Mukhtâr se mit à gagner la sympathie des gens par un comportement exemplaire. Il trouva dans le trésor public neuf millions (de dirhams) et distribua de généreuses soldes aux troupes qui avaient combattu à ses côtés. Il nomma ‘Abd Allâh ibn Kâmil al-Yashkurî à la tête de sa police (5), et rapprocha de lui les notables de la population qui devinrent ses familiers. Cela déplut aux mawâlî (non-Arabes affranchis) qui l’avaient soutenu et qui dirent à Abû ‘Amra Kaysân, affranchi de Ghazîna – lequel était chargé de sa garde :
« Par Dieu, Abû Isḥâq (al-Mukhtâr) a favorisé les Arabes et nous a écartés. »
Abû ‘Amra rapporta ces propos à al-Mukhtâr, qui déclara :
« Au contraire, ils font partie de moi et je fais partie d’eux. »
Puis il récita :
« ﴿إِنَّا مِنَ الْمُجْرِمِينَ مُنْتَقِمُونَ﴾ [as-Sajda : 22], » (6)
ajoutant :
« Réjouissez-vous, car il [al-Mukhtâr] va les combattre et vous rapprocher de lui. »
Ces propos leur plurent et les apaisèrent.