Abd Allâh ibn az-Zubayr administrait les affaires jusqu’à l’arrivée des délégués d’ibn az-Zubayr. Lorsque, un vendredi - alors qu’il restait huit jours au mois de Ramadân de cette année-là (l’an 64) - deux émirs dépêchés par ibn az-Zubayr parvinrent à al-Kûfa, l’un d’eux, ‘Abd Allâh ibn Yazîd al-Khatmî, fut chargé de la guerre et de la frontière, tandis que l’autre, Ibrâhîm ibn Muhammad ibn Talha ibn ‘Ubayd Allâh at-Taymî, se vit confier le kharâj et les biens.
Or, une semaine plus tôt, le quinzième jour du même mois, al-Mukhtâr ibn Abî ‘Ubayd – al-Mukhtâr ath-Thaqafî, qualifié de menteur – était arrivé à al-Kûfa. Il trouva alors que les chiites s’étaient déjà regroupés autour de Sulaymân ibn Surad, l’honorant grandement et se tenant prêts au combat. Une fois qu’al-Mukhtâr s’établit parmi eux à al-Kûfa, il appela secrètement à reconnaître l’imâmat du « Mahdî » Muhammad ibn ‘Alî ibn Abî Tâlib – c’est-à-dire Muhammad ibn al-Hanafiyya, surnommé al-Mahdî. Une grande partie des chiites le suivit en cela, délaissant Sulaymân ibn Surad. Ainsi les chiites se scindèrent en deux groupes : la majorité se rangea du côté de Sulaymân ibn Surad, souhaitant se soulever contre la population pour venger al-Husayn, et un autre groupe suivit al-Mukhtâr, désireux de se lever pour proclamer l’imâmat de Muhammad ibn al-Hanafiyya. Mais tout cela se faisait sans l’autorisation ni l’agrément d’ibn al-Hanafiyya ; ils lui attribuaient ces positions uniquement pour mieux convaincre les gens et parvenir à leurs desseins corrompus.
Par la suite, les espions rapportèrent à ‘Abd Allâh ibn Yazîd al-Khatmî – représentant d’ibn az-Zubayr – l’accord conclu par les deux factions chiites, malgré leur divergence, pour se soulever contre la population et imposer leurs revendications. Certains lui conseillèrent d’agir vite, de prendre des précautions à leur égard et d’envoyer la police et les combattants afin de les dissuader de réaliser leurs desseins néfastes et de fomenter la discorde qu’ils projetaient. Il monta alors en chaire et prononça un sermon devant la population, dans lequel il déclara avoir pris connaissance de ce que tramaient ces gens : parmi eux se trouvaient ceux qui prétendaient vouloir venger al-Husayn, bien qu’ils sachent qu’il (l’orateur) ne faisait pas partie de ses meurtriers. « Par Dieu, dit-il, j’ai moi-même souffert de son assassinat et je l’ai réprouvé. Que Dieu lui fasse miséricorde et maudisse son meurtrier ! Je ne m’attaquerai à personne à moins qu’on ne me provoque. Si leur désir est vraiment de venger al-Husayn, qu’ils s’en prennent donc à ibn Ziyâd, le vrai responsable de son meurtre et de celui des meilleurs membres de sa famille. Qu’ils ne lèvent pas leurs armes contre les habitants de leur propre cité, car cela ne leur vaudrait que leur perte et leur extermination. »
À ce moment, Ibrâhîm ibn Muhammad ibn Talha, l’autre émir, se leva en disant : « Ô gens ! Ne vous laissez pas leurrer par les paroles de cet homme qui cherche à vous amadouer. Par Dieu, nous savons bien que des gens veulent se lever contre nous ; alors nous prendrons le père pour son fils, le fils pour son père, et l’ami pour son proche, ainsi que la campagne avec tout ce qu’elle recèle, jusqu’à ce qu’ils reconnaissent la vérité et se soumettent à l’obéissance. »
C’est alors que se dressa al-Musayyib ibn Najaba al-Fazârî, l’interrompant pour dire : « Fils de traîtres ! Tu nous menaces de ton épée et de ton iniquité (1) ? Par Dieu, tu en es incapable. Nous ne te reprochons pas de nous haïr, car nous avons tué ton père et ton grand-père, et nous espérons bien te faire les rejoindre avant que tu ne quittes ce palais. » Des hommes faisant partie de l’entourage d’Ibrâhîm ibn Muhammad ibn Talha appuyèrent al-Musayyib ibn Najaba, et ce fut le début des troubles.
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(1) Allusion à la menace proférée par Ibrâhîm ibn Muhammad ibn Talha à l’égard des chiites.