Elle le trouva à la porte, l’attendant. Alors, Muslim ibn ‘Aqil lui dit : « Donne-moi de l’eau à boire. » Elle le lui offrit, puis rentra chez elle et en ressortit pour le trouver toujours là. Elle lui dit : « Ne l’as-tu pas déjà bue ? » Il répondit : « Si, en effet. » Elle reprit : « Va donc retrouver les tiens, qu’Allah te préserve, car rester à ma porte ne te convient pas et je ne veux pas non plus que tu y demeures. » Alors il se leva et dit : « Ô servante d’Allah, je n’ai ni foyer ni famille dans cette ville. Accepterais-tu d’obtenir une récompense et de faire un acte de bien en me rendant un service que je pourrais reconnaître un jour ? » Elle demanda : « Ô serviteur d’Allah, de quoi s’agit-il ? » Il répondit : « Je suis Muslim ibn ‘Aqil. Ces gens m’ont menti et m’ont trompé. » Elle dit : « Tu es Muslim ? » Il confirma : « Oui. » Elle déclara : « Entre. » Elle le conduisit alors dans une pièce de sa maison différente de la sienne, lui prépara un couchage et lui proposa à manger. Il refusa de dîner. Peu après, son fils revint et remarqua qu’elle entrait et sortait très souvent ; il l’interrogea sur ce qui se passait. Elle lui dit : « Mon fils, ne t’en préoccupe pas. » Mais, insistant, il la poussa à lui faire jurer de ne rien révéler ; alors elle lui conta l’histoire de Muslim. Il se recoucha sans mot dire jusqu’au matin.
Pour sa part, ‘Ubayd Allah ibn Ziyad descendit du palais, accompagné des émirs et des notables, après la prière d’‘Ichâ. Il dirigea la prière de la communauté dans la grande mosquée, puis prononça un discours dans lequel il réclama qu’on lui livre Muslim ibn ‘Aqil, exhortant tout le monde à le chercher. Il menaça celui chez qui il serait trouvé, s’il ne l’avait pas dénoncé, considérant son sang comme licite. En revanche, celui qui livrerait Muslim toucherait en retour sa propre diya (prix compensatoire fixé par la loi). Il appela les chefs de la police, leur ordonna de le capturer et les menaça de sanctions s’ils n’obéissaient pas. Au matin, le fils de cette femme alla trouver ‘Abd al-Rahmân ibn Muhammad ibn al-Ach’ath pour lui apprendre que Muslim se trouvait chez eux. ‘Abd al-Rahmân rapporta l’information à son père, alors présent auprès d’ibn Ziyad. Celui-ci demanda à son père : « Que t’a-t-il donc murmuré ? » Quand il apprit la nouvelle, il le piqua de sa canne dans le flanc en disant : « Lève-toi, et amène-le-moi sur-le-champ ! » Ibn Ziyad dépêcha alors ‘Amr ibn Hurayth al-Makhzûmî, qui était le chef de sa police, avec ‘Abd al-Rahmân ibn Muhammad ibn al-Ach’ath à la tête de soixante-dix ou quatre-vingts cavaliers.
Muslim ibn ‘Aqil ne se rendit compte de leur arrivée que lorsqu’ils eurent déjà cerné la maison. Ils pénétrèrent à l’intérieur et il s’élança vers eux l’épée au poing, les repoussant hors de la demeure à trois reprises. Il fut blessé à la lèvre supérieure et inférieure. Ils se mirent ensuite à lui jeter des pierres et à embraser des faisceaux de roseaux qu’ils lui lançaient. Acculé, il sortit avec son sabre pour les combattre. ‘Abd al-Rahmân lui promit la sécurité, si bien qu’il se rendit. Ils amenèrent une mule, le firent monter dessus et lui retirèrent son épée ; il ne disposait alors plus d’aucun moyen de se défendre. À ce moment, il se mit à pleurer, ayant compris qu’il allait être mis à mort, et prononça : « Nous sommes à Allah et c’est à Lui que nous retournons. » L’un de ceux qui l’entouraient lui dit : « Celui qui recherche la cause que tu défends ne pleure pourtant pas à l’heure du sacrifice. » Il répondit : « Par Allah, je ne pleure pas sur moi-même. Je pleure sur al-Husayn et les siens : il est parti pour vous hier ou avant-hier depuis la Mecque. » Puis il se tourna vers Muhammad ibn al-Ach’ath et lui dit : « Si tu en es capable, fais parvenir à al-Husayn ce message de ma part : qu’il rebrousse chemin. » Muhammad ibn al-Ach’ath envoya donc un messager à al-Husayn lui intimant de revenir sur ses pas, mais ce dernier ne crut pas ce qu’on lui rapporta et répondit : « Tout ce qu’Allah a décrété arrivera inéluctablement. »