«Je veux sa vie tandis qu’il veut la mienne… Trouve grâce auprès de ton ami issu de Murâd.»
(1)
Lorsque Hânî salua ‘Ubayd Allâh, celui-ci lui dit : «Ô Hânî ! Où est Muslim b. ‘Aqîl ?» Il répondit : «Je ne sais pas.» Alors, parut l’affranchi de Tamîm qui était entré chez Hânî sous l’apparence d’un émissaire venu de Himṣ, et qui lui avait prêté serment d’allégeance et remis de l’argent à Muslim sous ses yeux. Il demanda : «Le reconnais-tu ?» Hânî dit : «Oui.» En découvrant cette scène, Hânî fut interloqué et se sentit désemparé. Il déclara : «Puisse Dieu améliorer l’état de l’émir ! Par Dieu, je ne l’ai pas invité chez moi, mais il est venu et s’est imposé à moi.» ‘Ubayd Allâh reprit : «Amène-le-moi !» Hânî répondit : «Par Dieu, fût-il sous mon pied, je ne le livrerais pas !»
‘Ubayd Allâh ordonna alors : «Faites-le approcher de moi !» Ils le firent avancer, et il le frappa d’une lance au visage, lui ouvrant l’arcade sourcilière et lui brisant le nez. Hânî voulut alors s’emparer de l’épée d’un garde pour la dégainer, mais on l’en empêcha. ‘Ubayd Allâh s’écria : «Dieu m’a rendu licite ton sang, car tu es un ‘Harûrî !» Il ordonna qu’on l’enferme dans un coin de la demeure. Les membres du clan de Madhḥij, guidés par ‘Amr b. al-Ḥajjâj, se présentèrent alors aux portes du palais, persuadés que Hânî avait été tué. Entendant le tumulte, ‘Ubayd Allâh dit à Shurayḥ le cadi, qui se trouvait auprès de lui : «Sors leur dire que l’émir ne l’a fait arrêter que pour l’interroger au sujet de Muslim b. ‘Aqîl.» Shurayḥ s’adressa alors à eux : «Votre chef est vivant. Notre souverain l’a certes frappé, mais il n’a pas porté un coup mortel. Rentrez donc chez vous et ne mettez pas en péril votre vie ni la sienne.» Tous se dispersèrent et regagnèrent leurs demeures.
De son côté, Muslim b. ‘Aqîl apprit la nouvelle ; il enfourcha son cheval et lança son cri de ralliement : «Ô Manṣûr, fais périr [l’ennemi] !» Quatre mille habitants de Kûfa se rassemblèrent alors autour de lui, accompagné d’al-Mukhtâr b. Abî ‘Ubayd, portant un étendard vert, et de ‘Abd Allâh b. Nawfal b. al-Ḥârith, tenant un drapeau rouge. Il organisa ses troupes en aile droite et aile gauche, lui-même se tenant au centre, en marche vers ‘Ubayd Allâh, qui s’adressait alors à la foule pour parler de l’affaire de Hânî et les mettre en garde contre la discorde. Les notables et chefs de la cité se trouvaient sous sa tribune. On vint finalement prévenir ‘Ubayd Allâh : «Muslim b. ‘Aqîl est arrivé.» Sur ce, il se précipita à l’intérieur du palais avec ceux qui l’entouraient, en fermant les portes derrière eux.
Lorsque Muslim atteignit le portail du palais, il y demeura avec son armée. Les chefs de tribus qui accompagnaient ‘Ubayd Allâh, depuis l’intérieur, s’adressèrent alors à leurs gens qui soutenaient Muslim, les appelant à se replier, et les menaçant. ‘Ubayd Allâh envoya aussi certains notables parcourir la ville de Kûfa pour semer la défiance envers Muslim. C’est ainsi que des femmes vinrent chercher leurs fils ou leurs frères en leur disant : «Rentrez chez vous, d’autres se chargeront de la tâche à votre place.» Les hommes s’exhortaient mutuellement en disant : «Imaginez demain les troupes de Syrie qui arrivent ; que pourriez-vous faire contre elles ?» De ce fait, la foule déserta progressivement Muslim b. ‘Aqîl. Ils n’étaient plus que cinq cents, puis trois cents, avant de tomber à une trentaine. Après la prière du Maghrib, Muslim se dirigea vers les portes de Kindah, accompagné de dix personnes, lesquelles se séparèrent finalement de lui. Il se retrouva seul, sans guide, ni secours, ni abri où se réfugier. Il errait dans la nuit noire, ne sachant où aller.
Il s’arrêta devant une porte, descendit de cheval et frappa. Une femme nommée Ṭaw‘ah, esclave affranchie d’al-Ash‘ath b. Qays, sortit. Elle avait un fils d’un autre époux, appelé Bilâl b. Asîd, qui s’était joint à la foule, tandis qu’elle était restée seule.