«Il est avisé, et quand bien même ce serait faux, c’est pourtant une rus(e) subtile d’un homme lettré.» Il dit : «Ordonne-moi, ô Prince des croyants, ce que tu voudras.» Il répondit : «Je ne t’ordonne rien et ne te l’interdis pas.» Alors un homme intervint : «Ô Prince des croyants ! Comme il s’est bien tiré d’affaire devant ce à quoi tu l’as confronté !» ‘Umar répondit : «C’est pour la qualité de ses sources et de ses aboutissements que nous lui avons imposé ce que nous lui avons imposé (1).»
Dans une autre version, on rapporte que Mu‘awiya vint accueillir ‘Umar lorsqu’il arriva en Syrie, Mu‘awiya se trouvant dans un cortège imposant. Il dépassa ‘Umar, qui se trouvait avec ‘Abd al-Rahmân ibn ‘Awf, tous deux montés sur un âne, sans remarquer leur présence. On informa Mu‘awiya qu’il venait de laisser derrière lui le Prince des croyants. Il revint donc sur ses pas. En voyant ‘Umar, il mit pied à terre et se mit à marcher, tandis que ‘Umar lui adressait la parole, au point que Mu‘awiya commença à transpirer abondamment et pâlit beaucoup, poursuivant le dialogue que nous avons mentionné. Alors ‘Abd al-Rahmân ibn ‘Awf s’exclama : «Ô Prince des croyants ! Comme il s’est bien sorti de l’épreuve à laquelle tu l’as soumis !» ‘Umar répondit : «C’est pour cette raison que nous lui avons imposé ce que nous lui avons imposé.»
‘Abd Allâh ibn al-Mubârak dit dans son ouvrage “az-Zuhd” (3) : «Muhammad ibn [Abî] (4) Dhi’b nous a rapporté, d’après Muslim ibn Jundub, d’après Aslam –affranchi de ‘Umar–, qui a dit : “Mu‘awiya arriva chez nous, la peau d’un blanc éclatant, le plus clair de teint et le plus beau parmi les hommes. Il partit en pèlerinage avec ‘Umar, lequel l’observait avec admiration. Puis il posait son doigt sur le dos de Mu‘awiya et le relevait, comme s’il se trouvait devant un cuir souple, en disant : ‘Bikh bikh (bravo, bravo), nous sommes donc les meilleurs des hommes, puisqu’on nous réunit le bien de ce monde et celui de l’au-delà.’ Mu‘awiya répliqua : ‘Ô Prince des croyants ! Veux-tu que je t’en dise plus ? Nous sommes dans une contrée de bains, de campagnes verdoyantes et de plaisirs.’ ‘Umar répondit : ‘Je vais te répondre : ce n’est rien d’autre que le fait de prendre soin de toi-même avec les mets les plus raffinés, et de ne te présenter qu’après que le soleil t’a bien chauffé le dos, tandis que ceux qui ont besoin de toi attendent derrière la porte.’ [Mu‘awiya dit : ‘Ô Prince des croyants, enseigne-moi donc comment te satisfaire…’ (5)]”»
Aslam poursuit : «Lorsque nous arrivâmes à Dhâ Tuwâ, Mu‘awiya sortit un bel habit et le revêtit. ‘Umar remarqua qu’un parfum s’en dégageait, semblable à une odeur de parfum agréable. Il s’exclama alors : ‘Voilà donc que l’un d’entre vous se met en route pour le pèlerinage avec un aspect négligé (6), puis, arrivé dans la plus sainte des contrées de Dieu, il sort de ses affaires deux habits comme si on venait déjà de les parfumer, et les porte !’ Mu‘awiya répondit : ‘Je ne les ai mis que pour me présenter ainsi à ma tribu et à mon peuple. Par Dieu, j’ai eu vent de tes reproches jusque chez nous et en Syrie. Dieu sait combien j’en ai éprouvé de la pudeur.’ Il retira alors ces deux habits pour remettre ceux dont il s’était couvert lors de l’ihrâm (7).»
Abû Bakr ibn Abî al-Dunyâ a dit : «Mon père m’a rapporté, d’après Hishâm ibn Muhammad, d’après Abû ‘Abd ar-Rahmân al-Madanî, qu’il disait : ‘Lorsque ‘Umar ibn al-Khattâb voyait Mu‘awiya, il disait : “Voilà le Kisrâ (Chosroès) des Arabes !”’ (8).»