‘Utba partit avec un groupe issu des Banû ‘Abd Manâf, emmenant Hind et des femmes de leur famille, et ils se mirent en route en direction du pays du Yémen. Lorsqu’ils furent près du territoire du kâhin, ils dirent : « Demain, nous irons chez le kâhin. » En entendant cela, Hind changea d’attitude, son visage se transforma et elle se mit à pleurer.
Son père lui dit : « Ma fille, je vois ta mine défaite et tes pleurs abondants. À mes yeux, rien ne l’explique si ce n’est que tu aurais commis un acte répréhensible ou fautif. Pourquoi n’as-tu pas manifesté cela avant que notre départ ne s’ébruite et ne se propage parmi les gens ? »
Elle répondit : « Par Dieu, ô mon père, ce que tu observes de moi n’est pas dû à un acte blâmable que j’aurais commis. Je suis innocente. Mais si je pleure et si mon état est ainsi, c’est parce que je sais que vous allez voir ce kâhin, et il n’est qu’un être humain qui peut autant se tromper que viser juste [et je crains qu’il ne se méprenne à mon sujet en disant quelque chose qui me vaudrait la honte jusqu’à la fin des temps] (1). Je ne lui fais pas confiance de peur qu’il ne m’affuble d’un signe (2) dont je serais moquée parmi les Arabes. »
Son père reprit : « N’aie pas peur, car je vais l’éprouver et le tester avant qu’il ne parle de toi et de ta situation [et s’il se trompe dans ce que je vais lui faire subir, je ne le laisserai pas touché un mot de ton affaire]. » Il s’éloigna alors du groupe — il montait un poulain — jusqu’à disparaître derrière un tertre. Il mit pied à terre (3), siffla le poulain pour qu’il allonge son membre, puis il prit quelques grains de blé qu’il introduisit dans l’urètre du poulain et les attacha fermement avec une lanière [ensuite, il siffla de nouveau pour qu’il se rétracte avant de rejoindre le groupe, qui pensait qu’il était parti se soulager] (4).
Ils se rendirent ensuite chez le kâhin. À leur arrivée, il les accueillit avec égards et fit abattre une bête en leur honneur. ‘Utba lui dit : « Nous sommes venus pour une affaire, mais je ne te laisserai pas en parler avant que tu ne nous dises ce que j’ai caché. J’ai en effet dissimulé quelque chose ; découvre de quoi il s’agit et informe-nous. » Le kâhin répondit : « C’est un fruit (thamara) dans un fourreau (kamara) (5). » ‘Utba répliqua : « Je veux une explication plus explicite. » Le kâhin ajouta : « Des grains de blé dans l’urètre d’un poulain. » ‘Utba lui dit : « C’est exact. Maintenant, examine l’affaire de ces femmes. » [Il fit asseoir les femmes derrière lui, Hind était parmi elles, sans qu’il la reconnaisse] (6).
Le kâhin s’approchait de chacune, frappait son épaule, l’innocentait et lui disait : « Lève-toi. » Lorsqu’il s’approcha de Hind, il frappa son épaule et déclara : « Lève-toi, femme pudique et chaste, ni difforme (7) ni débauchée. Tu enfanteras un roi qu’on appellera Muʿâwiya. » À ces mots, al-Fâkih s’élança et la prit par la main, mais elle la retira en disant : « Éloigne-toi de moi. Par Dieu, jamais je ne partagerai l’oreiller avec toi, et je ferai en sorte que cet enfant ne soit pas de toi. » C’est alors qu’elle épousa Abû Sufyân ibn Ḥarb, et de lui naquit cet enfant nommé Muʿâwiya.
D’après une autre version, ce serait son père qui aurait adressé ces paroles à al-Fâkih. Dieu est plus savant (8).