Il est déjà établi que Muḥammad ibn Abī Ḥudhayfa s’était emparé de l’Égypte et avait expulsé ‘Abd Allāh ibn Sa‘d ibn Abī Sarḥ – le gouverneur d’‘Uthmān après ‘Amr ibn al-‘Āṣ. ʿAlī l’avait alors laissé en fonction pour une brève période, avant de le relever et de nommer Qays ibn Saʿd à sa place. À son arrivée en Égypte, Qays se montra bienveillant et administra le pays avec fermeté – nous étions alors en l’an trente-six (de l’hégire). Cela déplut à Muʿāwiya et à ʿAmr ibn al-ʿĀṣ, qui lui écrivirent pour qu’il se rangeât à leurs côtés contre ʿAlī. Qays s’y refusa, tout en affichant publiquement son adhésion au camp de Muʿāwiya et de ʿAmr, alors qu’en secret il soutenait ʿAlī. La nouvelle parvint à ʿAlī, qui le destitua en envoyant à sa place al-Ashʿtar al-Nakhaʿī.
Celui-ci mourut à ar-Ramlah avant d’atteindre l’Égypte, si bien qu’ʿAlī envoya Muḥammad ibn Abī Bakr. Mais ce dernier se révéla moins menaçant pour Muʿāwiya et ʿAmr, qui finirent par s’emparer de l’Égypte. Muḥammad ibn Abī Bakr fut tué et son corps brûlé dans la carcasse d’un âne. Qays partit alors pour Médine, puis rejoignit ʿAlī ibn Abī Ṭālib à Kūfa, où il combattit à ses côtés jusqu’à ce qu’ʿAlī fût tué. Il se trouva ensuite auprès d’al-Ḥasan ibn ʿAlī lorsque ce dernier partit à la rencontre de Muʿāwiya pour l’affronter. Qays se tenait alors à la tête de l’avant-garde. Quand al-Ḥasan conclut un accord avec Muʿāwiya, Qays en fut très contrarié et refusa de reconnaître l’autorité de Muʿāwiya. Puis il se retira à Médine, avant de revenir devant Muʿāwiya dans la délégation des Anṣār. Il lui prêta allégeance après une vive dispute et des propos rugueux échangés entre eux, à la suite de quoi Muʿāwiya l’honora, lui accorda une place de choix et il en devint proche.
Alors que Qays se trouvait avec les délégations auprès de Muʿāwiya, une lettre du roi byzantin parvint à ce dernier, dans laquelle il écrivait : « Envoie-moi le pantalon (sarāwīl) de l’homme le plus grand parmi les Arabes. » Muʿāwiya déclara alors : « Il semble que nous ayons besoin de ton pantalon… », s’adressant à Qays, connu pour sa haute taille. Qays s’éloigna donc, ôta son pantalon et le jeta à Muʿāwiya. Celui-ci lui dit : « Pourquoi n’es-tu pas rentré chez toi pour nous l’envoyer ? » Qays répondit alors par ces vers :
« J’ai voulu le faire face à tous, afin que l’on sache qu’il s’agit du pantalon de Qays, sous les yeux des délégations.
Et qu’on ne dise pas : “Qays s’est absenté tandis que voilà un pantalon d’un vieil homme de ʿĀd ou de Thamūd” ;
Car je suis un chef parmi les Yéménites, et l’humanité se partage entre chefs et subordonnés.
S’il te faut me mesurer à eux, sache que quelqu’un comme moi leur est rude, et que ma stature se démarque parmi les hommes.
Ma noble ascendance et mon père m’ont accordé un rang supérieur, et ma longue portée me fait dominer les autres. »
On rapporte que Muʿāwiya ordonna alors à l’homme le plus grand de la délégation de porter ce pantalon jusqu’au bout de son nez, et le vêtement atteignit encore le sol.
Dans une autre version, on lit que le roi byzantin avait envoyé à Muʿāwiya deux hommes de son armée, prétendant que l’un était le plus fort et l’autre le plus grand de tous les Romains, et que si Muʿāwiya trouvait parmi les siens quelqu’un qui pût surpasser la force de l’un et la taille de l’autre, il lui rendrait un certain nombre de prisonniers et lui ferait parvenir divers présents. Dans le cas contraire, c’est qu’il n’en existait pas assez de vaillance parmi les siens.