Nous rapportons que Muʿâwiya déclara un jour, dans l’un de ses discours : « Ô Seigneur, si Tu sais que je l’ai nommé parce que je le jugeais digne de ce poste, alors accorde-lui pleinement ce que je lui ai confié ; mais si Tu sais que je ne l’ai nommé qu’en raison de l’affection que je lui porte, alors ne lui accorde pas ce que je lui ai confié. »
L’imam Ḥâfiẓ Ibn ʿAsâkir (1) a mentionné que Muʿâwiya avait veillé une nuit à converser avec ses compagnons. Ils parlèrent de la femme dont l’enfant naîtrait exceptionnellement doué ; ils décrivirent alors les qualités de pareille femme. Muʿâwiya s’exclama : « Comme j’aimerais connaître une femme possédant de telles dispositions !» L’un des présents répondit : « J’ai trouvé, ô Commandeur des croyants. » Il demanda : « De qui s’agit-il ? » Il dit : « De ma fille, ô Commandeur des croyants. » Muʿâwiya l’épousa donc, et elle lui donna pour fils Yazîd ibn Muʿâwiya, qui se révéla être intelligent, vif d’esprit et habile.
Ensuite, Muʿâwiya demanda en mariage une autre femme qui gagna ses faveurs et lui donna un autre fils. Il délaissa alors la mère de Yazîd, qui habitait près de sa demeure. Or, un jour qu’il se trouvait à un spectacle en compagnie de sa seconde épouse, il aperçut la mère de Yazîd en train de coiffer celui-ci. Sa femme s’exclama : « Qu’Allah la défigure, ainsi que ce qu’elle coiffe ! » Muʿâwiya lui dit : « Et pourquoi cela ? Par Allah, son fils est plus éminent que le tien. Si tu le souhaites, je te le prouverai. » Il fit alors appeler le fils de la seconde épouse et lui annonça : « Le Commandeur des croyants veut exaucer ce que tu souhaiteras de lui ; demande-moi donc ce que tu veux. » L’enfant répondit : « Je demande au Commandeur des croyants de m’accorder des chiens de chasse, des chevaux et des hommes pour m’accompagner à la chasse. » Muʿâwiya lui dit : « Je t’accorde cela. » Puis il fit appeler Yazîd et lui parla comme à l’autre. Yazîd dit : « Le Commandeur des croyants m’excuserait-il pour l’instant de formuler une demande ? » Muʿâwiya répliqua : « Il te faut tout de même faire un vœu. » Yazîd répondit : « Alors je demande — qu’Allah prolonge la vie du Commandeur des croyants — d’être son héritier au pouvoir après lui, car j’ai appris que rendre justice ne serait-ce qu’un seul jour envers la communauté équivaut à cinq cents ans d’adoration. » Muʿâwiya lui accorda cela, puis il se tourna vers sa femme : « Qu’en dis-tu ? » Elle comprit dès lors la supériorité de Yazîd sur son propre fils.
Ibn al-Jawzî cita, pour cette même année, le décès d’Umm Ḥarâm bint Milḥân al-Anṣâriyya, épouse de ʿUbâda ibn al-Ṣâmit. Toutefois, la version authentique, qu’aucun savant n’a contredite, est qu’elle mourut l’an 27 [sous le califat de ʿUthmân, alors qu’elle et son époux] (2) accompagnaient Muʿâwiya lors de l’entrée à Chypre. La mule (3) qui la portait la fit chuter, et elle y mourut. Sa tombe se trouve à Chypre.
Il est remarquable qu’Ibn al-Jawzî, dans son récit biographique, ait rapporté le hadith la concernant, figurant dans les deux Ṣaḥîḥ (al-Bukhârî et Muslim). Ce hadith relate la sieste du Prophète ﷺ chez elle et sa vision en songe d’une partie de sa communauté naviguant sur l’immensité (4) de la mer tels des rois trônant sur leurs sièges, partis au combat sur la voie d’Allah. Elle lui demanda alors d’invoquer Allah pour qu’elle soit au nombre de ces combattants ; il pria pour elle. Puis il se rendormit et eut la même vision. Elle insista : « Invoque Allah pour que je sois parmi eux. » Il répondit : « Non, tu seras parmi les premiers (5). » Il s’agissait de ceux qui conquirent Chypre, et elle faisait partie de cette expédition en l’an 27. Elle ne figura pas parmi le groupe parti guerroyer en territoire byzantin en l’an 51 avec Yazîd ibn Muʿâwiya [accompagné d’Abû Ayyûb, qui y décéda…].